La méthode Déthié Fall en question

Les visites dans les chantiers du ministre chargé des Infrastructures soulèvent de plus en plus des commentaires. Si les uns saluent la rigueur, l’engagement et l’intransigeance du nouveau ministre, d’autres dénoncent une démarche populiste et humiliante pas forcément nécessaire. Sur les nombreux retards, les parties se rejettent la balle.
La méthode Déthié Fall continue de susciter des commentaires. Depuis qu’il a été porté à la tête du nouveau ministère en charge des Infrastructures, il ne cesse d’aller sur le terrain, de constater l’état d’avancement des travaux, mais surtout, il n’hésite pas à tancer les mauvais élèves, en public. Une démarche qui ne laisse personne indifférente. Si les uns apprécient la méthode qui peut servir d’exemple aux entreprises qui traînent les pieds, d’autres y voient une attitude humiliante et dégradante envers les entreprises, tout en minimisant la responsabilité de l’État. “On peut être ferme, intransigeant sur le respect des délais et des engagements contractuels, c’est une excellente chose que nous saluons.
Mais on n’a pas besoin d’humilier des chefs de familles sur la place publique. D’autant plus que dans certaines situations, l’entreprise n’est pas responsable ; certaines défaillances incombent exclusivement au Gouvernement…”, souligne un chef d’entreprise, qui invite le ministre à changer de démarche. “Si une entreprise ne peut respecter ses engagements alors que l’État a rempli sa part, il y a des sanctions et des pénalités qui sont aménagées dans tous les contrats. Il faut les appliquer tout simplement, on n’a pas besoin de se donner en spectacle”, a-t-il ajouté, non sans préciser : “S’il y a des vérités à se dire, on peut le faire mais on n’a pas besoin des projecteurs. Surtout que l’autre partie n’a pas le droit de répliquer.”
Il y a quelques jours, le nouveau ministre était dans la zone Nord pour constater de visu le chantier du pont devant rallier le Sénégal à la Mauritanie. En compagnie de son homologue mauritanien, il n’a pas du tout été tendre avec l’entreprise en charge de construire cette infrastructure longue de plus de 1500 m ; avec 8 km de bitume de part et d’autre de la frontière, pour faire la jonction avec les réseaux routiers des deux pays. “C’était un chantier qui devait durer 30 mois ; il y a eu par la suite un avenant de 20 mois, ce qui a porté la durée à 50 mois. Lors de la dernière visite du Premier ministre mauritanien vous avez demandé et obtenu que le délai soit porté à fin décembre 2026. Trois semaines après, on est là à parler du premier semestre de l’année 2027. C’est inacceptable et on ne va plus l’accepter….”, fulmine le ministre.
Quid de la responsabilité de l’État ?
Pour lui, les deux pays ne peuvent plus faire confiance à l’entreprise. Dans ce domaine, souligne-t-il, la confiance s’octroie dans la capacité à respecter la qualité et les délais. “Nous ne pouvons faire confiance qu’en ce que nous voyons. Il faut respecter les délais et la qualité. Ce que nous ne constatons pas sur ce chantier depuis 4 ans. Il y a un manque de sérieux total sur ce chantier. C’est inacceptable et on ne va plus accepter”, a-t-il martelé, insistant sur l’importance de ce chantier pour les États et pour le corridor Tanger-Nouakchott-Dakar, jusqu’à Lagos. Le ministre sénégalais en charge des Infrastructures s’est voulu catégorique. Pour lui, il n’est plus question de laisser l’entreprise continuer sur le même rythme.
Elle devra l’achever, quels que soient les moyens. “Si nous avons effectué ce déplacement, ce n’est pas pour continuer sur le même rythme. C’est pour l’achever quels que soient les moyens, avec vous ou avec d’autres mais ce chantier va être achevé”, tranche le ministre, qui a promis un nouvel agenda que l’entreprise sera tenue de respecter. “….Il faudrait nécessairement mobiliser trois équipes indépendantes en termes de matériels, de logistique, des ressources humaines nécessaires. C’est à dire une équipe à gauche, une équipe a droite et la troisième sur le pont principal”, a ordonné le ministre, non sans menaces : “Sur cette question, nous serons intransigeants. Très sérieusement. Soyez notre vecteur auprès des autorités de l’entreprise, qu’elles sachent que les États ne vont pas accepter qu’un tel projet soit retardé par votre entreprise.”
Du Nord au Sud, en passant par le centre du pays et à l’Est, Déthié Fall porte partout le même discours. Désormais, c’est tolérance zéro sur le respect des délais. À l’entendre, même les lenteurs dans le paiement des autorités contractantes ne sauraient être un prétexte pour justifier le non-respect des délais. A Kolda par exemple, l’entreprise adjudicatrice avait justifié les lenteurs par le fait que certains personnels étaient mobilisés pour les chantiers des jeux olympiques de la jeunesse. Il n’en fallut pas plus pour piquer au vif le ministre des Infrastructures. “Heureusement pour vous que je n’étais pas là”, a-t-il répliqué, reprochant à l’entreprise d’avoir pris des engagements sans en avoir les capacités. “Si j’étais là, je ne l’aurais pas accepté, je vous aurais demandé de vous concentrer sur ce que vous pouvez faire et de nous rendre le reste. Cela veut dire que vous avez pris des engagements que vous ne pouvez pas respecter… Bref, ce que je veux dire c’est que ces justifications s’arrêtent aujourd’hui. Nous attendons le nouveau planning qui doit être présenté dès qu’on retourne sur Dakar”, menace encore Déthié Fall. À ceux qui évoquent des retards de paiement pour justifier certains manquements, il a indiqué que “les entreprises doivent cesser de se couvrir sur les paiements pour justifier des retards de livraison. Ils ont été sélectionnés sur la base de leurs capacités financières à exécuter les travaux”.
Du côté des entreprises, on corrige et invite l’autorité à commencer par respecter ses engagements avant de tancer les privés. “Aucune entreprise dans le monde ne peut financer tous ses chantiers sur fonds propres. Les chantiers sont financés par les banques qui mesurent les risques. Tout retard dans le paiement engendre des frais supplémentaires et plombe l’entreprise”, réagit un de nos interlocuteurs, qui précise que “la ligne de crédit couvre un pourcentage des travaux. “Au-delà si on n’est pas payé, on ne peut pas poursuivre l’exécution”, a-t-il poursuivi. D’ailleurs, soulignent des sources, aujourd’hui, la plupart des chantiers à l’arrêt le sont à cause des dysfonctionnements qui incombent à l’État. C’est le cas par exemple des chantiers du Plan spécial de désenclavement à l’arrêt depuis plus d’un an à cause des défauts de paiement de l’État, qui ont contraint le bailleur à suspendre le financement.
Selon nos interlocuteurs, le gouvernement doit à la trentaine d’entreprises engagées dans ce programme plusieurs dizaines de milliards. “L’impact est énorme pour les entreprises et pour l’Etat. On nous dit que c’est à cause de la suspension du programme avec le FMI, que l’État n’arrivait plus à honorer ses engagements. Nous espérons de tout cœur un nouveau programme pour débloquer cette situation aux conséquences inestimables”, regrette un entrepreneur. Il faut rappeler que l’État avait mobilisé plus de 400 milliards le financement de cet ambitieux programme qui s’étend sur toute l’étendue du territoire. Nos interlocuteurs renseignent que le programme a été exécuté à hauteur de 20% environ, avant les déboires avec le FMI.
Mor AMAR






