“Les savoirs ancestraux, endogènes, sont en train de disparaître”

Avec « Werga », Jeannine Dissirama Bessoga signe un documentaire bouleversant sur la transmission fragile d’un héritage musical en voie de disparition.
Parlez-nous de vous ?
Je suis Jeannine Dissirama Bessoga, et Dissirama Bessoga, à l'état civil. Depuis toute petite, déjà au primaire, je disais à mes parents que quand je vais grandir, je vais soit écrire, soit jouer dans des films. Donc, j'ai gardé cela en tête et, déjà à l'école primaire, je choisissais dans nos livres de lecture des textes qui me fascinaient, que j'apprenais et que j'allais répéter les soirs en famille pour mes parents, juste pour m'amuser. Et donc, comme ça, quand j'ai grandi, j'ai eu mon bac.
J'avais tellement envie de faire une école de cinéma et tout, mais il n'y avait pas d'école de cinéma au Togo. On me disait qu'il fallait que j'aille au Burkina ou en Côte d'Ivoire, mais quand on vient d'une famille qui n'a pas assez de moyens, on ne peut pas se permettre certaines choses. Alors, j'ai commencé, je suis allée. Ça a été difficile de trouver quoi faire à l'université, parce que j'étais tout le temps là à dire que je voulais faire du cinéma. Donc, une tante m'a convaincue d'aller faire le secrétariat de direction.
J'ai commencé, j'ai fait mes deux ans, et c'est quand j'étais en troisième année pour ma licence que, tellement j'en parlais autour de moi sur mon envie de faire du cinéma, un ami m'a dit : « Écoute, j'ai vu une publicité à la télé hier. Apparemment, il y a une école de cinéma qui a ouvert à Lomé. » J'ai dit : « Ah bon ? » Il m'a répondu : « Oui, j'ai même pris le numéro. » Donc, il m'a envoyé le numéro, j'ai appelé l'école, c'était vrai. Je suis allée, on m'a dit : « Ben voilà. » Et c'est comme ça que je me suis inscrite dans une école de cinéma où j'ai fait un BTS, une formation de deux ans. Mais c'est comme pratiquement toutes les écoles dans certains pays, c'est quand tu sors vraiment de l'école que tu commences à apprendre. Donc, après ces deux ans de formation, je suis sortie et j'ai voulu tester mes connaissances, ce que j'avais appris.
J'ai fait un court-métrage intitulé Subtiles, qui a été sélectionné au FESPACO en 2021. Cela m'a rassurée dans mon envie de faire du cinéma. À l'époque, c'était un film de fiction, un court-métrage de fiction. J'étais dans une démarche où je voulais exprimer les émotions et non la parole. Donc, c'est un film sans parole et rien que les mouvements et l'expression du visage de l'actrice permettent de comprendre l'histoire. Mais j'avais peur, je me disais que les gens n’allaient pas comprendre. Il y avait une catégorie de personnes qui ne comprenaient pas. À un moment donné, je me suis jugée, je disais : « Ah, je ne vaux rien, je n'ai rien fait de bon. » Et quand il a été sélectionné au FESPACO, j'ai dit : « Attends, c'est qu'il y a des gens qui comprennent. » Cela m'a encore donné l'espoir de continuer. Entre-temps, puisque j'étais dans cette démarche de véhiculer les histoires à travers les émotions.
Tes rapports avec les films documentaires.
Alors, mon premier documentaire WERGA, son, rythme et vie. Au départ, je lui avais donné comme titre Son, rythme et vie, pour dire que la vie tient au son et au rythme. Donc après, ça a évolué et je lui ai donné comme titre WERGA. WERGA vient du fait que je viens d'une communauté purement traditionnelle. Dans cette communauté-là, nous avons cette flûte que je trouve très intéressante avec le son qu'elle produit. Je suis née dans cette communauté et le personnage sur lequel j'ai fait ce documentaire, quand j'étais petite, c'était lui qui était un peu comme mon horloge parce qu'il passait devant ma chambre à l'aube pour aller au champ, en sifflotant, en jouant son instrument. Et moi, ça me réveillait et je me mettais à apprendre mes leçons. Donc, quand il passait, je savais que soit il était 4 heures ou 5 heures. Et c'est comme ça. Après, j'ai quitté le village parce qu'il fallait aller à l'université.
Entre-temps, je suis revenue au village, mais il n'y avait plus cette sensation de dormir et que le son d'une flûte te réveille parce qu'il ne sifflait plus en passant. Je me suis approchée de lui, je lui ai demandé : « Mais pourquoi tu ne siffles plus quand tu vas au champ ? ». Il a répondu : « Les temps ont changé et, en plus, les jeunes ne s'intéressent plus. Avant, au temps de nos parents, quand je sifflais, les gens savaient qu'il fallait sortir, il fallait aller au champ, les femmes se mettaient à leurs occupations. Mais les jeunes, maintenant, sortent, rentrent tard, préfèrent dormir jusqu'à tard dans la journée. Donc, ça ne sert plus à grand-chose ».
J'ai commencé à réfléchir sur le sujet. En même temps, il m'a dit qu'il avait perdu ses flûtes, donc j'étais dans l'idée de comment est-ce que je sauvegarde cet instrument ? Comment est-ce que je le sauvegarde visuellement, puisque je suis au cinéma et parce que je sais qu'entre-temps, l'instrument peut disparaître, mais comment est-ce que moi, je sauvegarde ça ? C'est mon héritage, c'est notre patrimoine. J'avais envie de raconter une histoire avec ce monsieur, le suivre et, en même temps, découvrir, montrer aux autres personnes d'où je viens.
Cette tradition n'est-elle pas en train de disparaître ?
Le monsieur ne savait pas fabriquer la flûte. Lorsqu'il l'a perdue, il a été obligé de chercher quelqu'un d'autre pour la fabriquer, ou bien quelqu'un qui sait fabriquer ça. Justement, la tradition risque de disparaître. Ce savoir risque de disparaître parce qu'il est le seul aujourd'hui à savoir jouer du werga et normalement, il devrait léguer ce savoir à son fils. Mais son fils ne s'y intéresse pas, il préfère le saxophone et a ses raisons d'ailleurs, car, comme il le dit, il n'y a plus de fabricants de werga, alors que le saxophone, il y en aura toujours. Le problème se trouve là, dans la transmission, non seulement du savoir de jouer du werga, mais dans le savoir de la fabrication. Il n'y a pas eu cette transmission et, donc, lui a été obligé de se déplacer, de voyager et d'aller dans une autre communauté pour espérer trouver un fabricant. Heureusement, il en a trouvé et c'était d'ailleurs un vieux. Le vieux peut mourir d'un jour à l'autre. Et on ne sait pas s'il a cessé de fabriquer et s’il a transmis son savoir à un de ses fils ou à un jeune du village.
Dans le film, on voit que les flûtes du vieux ne sont pas les mêmes. Il y a une différence visuelle entre ces deux catégories de flûtes. Mais les histoires se croisent parce qu'il n'y a pas eu de transmission. Lui, il n'a pas pu transmettre son savoir à son fils et le vieux n'a pas pu transmettre la fabrication de la flûte, que ce soit à son fils ou à un autre. En fait, la transmission des savoirs endogènes, des savoirs ancestraux est en train de disparaître. Il y a un vrai sujet, il y a un vrai problème qui se pose. La question est comment est-ce qu'on conserve nos traditions ? Comment est-ce qu'on conserve ? Moi, à cette question, je me dis qu'il faudrait faire un travail ensemble, entre nous, les jeunes d'aujourd'hui, pour ne pas rejeter les savoirs de nos parents. Il y a ce travail à faire, ne pas les rejeter, mais les accepter, les intégrer dans ce que nous considérons comme modernité aujourd'hui. Parce que le monde évolue.
Le téléphone aujourd'hui, par exemple, avant, le téléphone n'était pas Android. Mais après, ça reste un objet avec des touches, mais ça a juste évolué. Pourquoi nous, on ne peut pas intégrer les savoirs de nos ancêtres et en faire quelque chose qui peut évoluer ? D'où la possibilité peut-être pour cet instrument de le reproduire, mais de façon plus moderne. En tout cas, je sais qu'en Afrique, nous n'avons pas trop ce savoir, mais sous d'autres cieux, il y a la possibilité de le reproduire, de scanner l'objet et de le reproduire pour qu'il puisse produire le même son que cette flûte-là.
C’est quoi la vraie histoire du film en question ?
Alors, en fait, ce n'est pas que l'histoire de la flûte et de la transmission. C'est aussi l'histoire d'une communauté. Une communauté basée sur la communication orale. Cette flûte a plusieurs histoires. Il y a des moments où, quand on l'utilise, on sait qu'à tel moment, il faut aller en guerre. À tel moment, il faut aller à la chasse. À tel moment, c'est juste pour se régaler et pour danser. À tel moment, c'est parce qu'un vieux est mort. À tel moment, c'est parce qu'un jeune est mort. Et tout ça, on n'a pas besoin de le dire avec des mots. Donc, quand tu es de cette communauté-là et que tu entends ce son, tu sais ce que ta communauté est en train de vivre à ce moment-là. Pour moi, c'est aussi un savoir qu'on ne trouve pas partout parce que ça fait partie des savoirs les plus importants de l'Afrique. La communication orale. C'est vrai. Aujourd'hui, nous avons beaucoup de choses qui ont disparu, que nous avons perdues, parce que nous ne les avons pas sauvées, gardées sur papier ou dans les musées. Mais nous, comment transmettions-nous les choses ? C'est par discussion, c'est par la parole et c'est aussi par nos façons de communiquer, que ce soit avec de la musique ou de la danse. Pour moi, c'était aussi pour repartir dans cette dynamique et cette force que l'Afrique est en train de perdre.
Fatou Ba






