Silence sur une voix qui dérangeait

Daddy Bibson a marqué toute une génération. De Positive Black Soul (PBS) à la carrière solo, en passant par Rap’adio, il a révolutionné le rap sénégalais à travers une musique consciente, engagée et, enfin, spirituelle. Tidiani 733 (Tijany 733) a tiré sa révérence le lundi 30 mars 2026 aux États-Unis, à 52 ans, laissant un riche héritage à la nouvelle génération. Il a été inhumé hier aux cimetières de Yoff.
Cheikh Bouh Coly, alias Daddy Bibson, est décédé à l'âge de 52 ans. Il repose depuis hier à Yoff. Son engagement artistique était connu de tous. Né à Thiès et ayant grandi à Dakar-Fass, il était une fierté pour Kaolack et Ziguinchor. Respecté pour son talent et son engagement, il fait partie des pionniers du mouvement hip-hop au Sénégal.
Pur produit de la rue, il intègre brièvement le groupe Positive Black Soul (PBS) de Didier Awadi et Doug E. Tee, fondé à Dakar en 1989. Ce groupe s'identifie au mouvement "Boul Falé" ("Ne t'en fais pas"), prônant l'autonomie de la jeunesse, la débrouillardise et le refus de la fatalité. Et malgré avoir sorti le rap des ghettos pour lui donner une audience internationale, PBS reste ancré dans les réalités sénégalaises. Cela a permis à Daddy Bibson de se forcer davantage. Son style s'est alors affirmé grâce à l'alliance d'un flow incisif, d'une voix rocailleuse et de textes qui dépeignaient, sans fard, le quotidien des banlieues dakaroises. Il a promu le rap conscient.
Daddy B, ou Bibson tout court, crée ensuite le groupe Rap’adio aux côtés de Keyti et Iba, dans les années 90, marquant un tournant majeur dans sa carrière. Il joue ainsi un rôle fondamental dans la révolution du hip-hop sénégalais. Rap’adio désigne « Rap Radio », mais aussi « Adio » pour dire adieu au système corrompu. Bienvenue à la passion et à la vérité. Le groupe prône un rap hardcore, refusant les compromis commerciaux et attaquant frontalement les dérives politiques.
La sortie de l'album « Ku bëgg bëré » (1998) a été un succès phénoménal. Donnant à la musique une fonction sociale, Bibson n’abordait que des thématiques éducatives, dénonçant les tares de la société et les mauvaises décisions politiques. Sa musique portait les aspirations des jeunes. Cheikh Bouh Coly faisait partie des rares musiciens sénégalais dotés d'une capacité intellectuelle de haute facture. Il pouvait parler de politique, de société et d’art avec des idées pertinentes et clairement exprimées, sans forcément avoir de coloration partisane.
Le rappeur est resté constant. Engagé, il avait un franc-parler qui dérangeait souvent. « Ils savent tous qui est Daddy Bibson. Dans tout le pays, il n’y a aucun rappeur qui n’a tiré de balles de pistolet ; je suis le seul à avoir subi cela », disait-il, soulignant qu’il s'entendait bien avec tous les rappeurs. « Hip-hop, c’est hip-hop. Ils peuvent y mettre le rythme qu'ils veulent avec des tam-tams et tout, mais le hip-hop reste un mouvement d’intelligents », a récemment pesté Daddy Bibson, dit The King.
Le rappeur Fata El lui a rendu un vibrant hommage : « Il n’y a jamais eu de haine entre nous deux. On se faisait des blagues tous les deux, et on savait que c’était juste pour rire. Il m’a même dédié une soirée ; j’étais le parrain. C’était quelqu’un de pur à l'intérieur », déclare-t-il. Parlant du legs de Cheikh Bouh Coly, il a souligné l'importance d'influencer positivement les gens comme l’a fait le défunt.
Plus tard, Daddy B a individuellement évolué, atteignant 13 albums solo avant de se pencher sur la musique spirituelle. Sortant davantage du circuit commercial, ce disciple de la confrérie soufie Tijaniyya adopte un nouveau nom d’artiste : Tidiani 733 (Tijany 733). Il était convaincu que seule la spiritualité pouvait offrir une base solide pour construire un pays.
Ses derniers projets, dont l’album Zion Playlist, reflétaient cette recherche de paix intérieure. Depuis, il ne faisait plus que de la musique spirituelle. D'ailleurs, il était connu pour sa sagesse, son franc-parler, mais aussi son calme malgré sa musique hardcore.
Les moments vécus avec Maxi Krezy, les témoignages d’autres rappeurs
Invité sur un plateau de télévision aux côtés d'une belle femme, l'animateur de l'émission l'a taquiné en lui disant : « Regarde cette femme, elle est très belle. » Il lui a répondu : « Je ne l'ai regardée qu'une seule fois ; il n'est permis de regarder qu'une seule fois. » Cela témoignait de sa piété. De son vivant, un hommage lui a été rendu lors d’un festival de zikr au terrain Yekini de Keur Massar. « Il fait partie des artistes qui ont le plus d’albums, mais il a un impact positif sur les jeunes. La preuve : la plupart des rappeurs sont des talibés de Baye Niass (Daara Ji Family, Maxi Crazy) », témoigne Fata El Prési.
Maxi Krezy, qui était proche de lui, déclare : « Le rap a été notre connecteur, mais au-delà, en marge des projecteurs, de la scène et du public, nous avons vécu des moments intenses. Des moments de galère, de bonheur, de clash, de fous rires. Une complicité, une amitié de longue date, une fraternité en Baye. » Il renseigne avoir partagé avec lui le même matelas pendant des années, voyagé ensemble au Sénégal, en Suède, en France, aux USA. « Et comme on dit : till death do us part ! » Il ajoute : « Au fait, je devais commencer l'émission Le Bilan avec toi, mais tu vois, nous ne l'avons jamais faite : tu me disais “prends les plus éloignés d'abord et tu boucleras avec moi !” Bruno Cheikh Boucounta Coly, vas rejoindre sa sopé ba Mawlana Cheikh Ibrahim ! »
Sur sa page Facebook, Mahdy Barhama Niass témoigne que Daddy Bibson n’était pas seulement un rappeur, mais un éveilleur de consciences. « Alors que le rap se limitait souvent à l’ego-trip ou à la dénonciation sociale brute, Bibson a injecté une dimension mystique profonde dans ses rimes, puisée directement à la source de Mawlana Cheikh Ibrahim Niass (Baye Niass) », note-t-il. Il soutient que l’artiste a bâti un pont entre hip-hop et soufisme.
« Il a prouvé que porter une casquette de rappeur n'était pas incompatible avec le port du chapelet. Ses textes étaient imprégnés de la philosophie de la Fayda Tidjania, rappelant sans cesse l'unicité divine : le rappel constant de la présence d'Allah », indique Mahdy Barhama, qui salue une plume engagée et spirituelle. « Que ce soit au sein du groupe Pee Froiss ou durant sa carrière solo, son flow percutant servait de véhicule aux “zikr”. Il a réussi le pari de faire scander le nom de Baye Niass dans les concerts et les clubs, transformant l'espace urbain en un lieu de recueillement et de réflexion », témoigne-t-il.
Projet pour la nouvelle génération
Pour sa part, le rappeur Nit Doff salue un modèle, rendant hommage à « celui qui nous a fait aimer le vrai rap à travers ses textes ; il nous a toujours conscientisés dans le bon chemin ». De son côté, Yanko SM rend hommage à un pionnier dont l’empreinte demeure. « Tu as porté le rap galsen à une époque où peu de gens y croyaient. Ta voix, ton style et ton courage ont ouvert la voie à toute une génération. Au-delà du rap, ta musique portait aussi une lumière spirituelle. Tu n’as jamais caché ton amour et ton attachement à ton guide Baye Niass, et cela se ressentait dans ta manière de vivre et de transmettre », souligne le rappeur, qui estime que son héritage restera vivant dans le hip-hop sénégalais.
D’ailleurs, soucieux de l’héritage à léguer à la nouvelle génération, Daddy B avait entamé un projet dénommé « Rap’adio New Génération ». Il s’agit d’un album de transmission où de jeunes talents comme Nara Pee ou Ada Knibal devaient réinterpréter les classiques du groupe pour raviver la flamme d’un hip-hop qu’ils jugeaient en déclin.
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DADDY BIBSON Merci d’avoir dit vrai On l'a mis en terre hier, au cimetière de Yoff. Sa dépouille avait traversé l'Atlantique depuis Philadelphie, où il vivait, où il est mort. Cheikh Boucounta Coly, que le monde du hip-hop connaissait sous le nom de Daddy Bibson, n'est plus. Il avait 52 ans. Mais avions-nous vraiment pris le temps de l'écouter ? Il est parti sans bruit. Presque en retrait, comme il avait fini par vivre. Et nous, qu'avons-nous fait ? Nous avons attendu qu'il meure pour nous souvenir qu'il existait. Je vais être franche. Cheikh Bouh Coly n'était pas un artiste commode. Il n'avait pas ce talent particulier que certains cultivent avec soin : celui de plaire à tout le monde sans jamais rien dire. Depuis 1988, cet homme a mis sa voix au service d'une cause que beaucoup trouvaient peu noble : rapper en wolof, rapper vrai, rapper pour ceux que personne n'écoute. Avec Pee Froiss, puis Rap'Adio aux côtés de Keyti et Deug Iba, il a posé les fondations d'un hip-hop sénégalais qui n'avait pas besoin de singer l'Occident pour exister. Ce travail-là, on ne le mesure pas à sa juste valeur, parce qu'il a été fait discrètement, sans tapage, sans quémander la reconnaissance. Treize albums. Treize fois la même exigence. Les ghettos, la précarité, les promesses non tenues, les illusions de l'émigration. Daddy Bibson n'écrivait pas pour plaire. Il écrivait pour dire. Ce n'est pas la même chose, et tout le monde ne fait pas cette distinction. Aujourd’hui, son nom reste attaché à ‘’Frères NMI’’, cet opus co-signé avec Xuman, qui continue de résonner comme un diagnostic lucide des contradictions sénégalaises. Un morceau qui n'a pas vieilli. À une époque où l'engagement n'était pas encore une posture valorisée, lui prenait déjà le risque de se positionner. Sans filet. Sans calcul apparent. Et quand d'autres artistes de sa génération gardaient prudemment leurs distances avec le champ politique, lui avait franchi le pas jusqu'au Parti socialiste. Pas celui des estrades et des calculs électoraux. Le vrai, celui qui coûte quelque chose. Quand les gouvernants accueillaient au Palais des artistes soigneusement sélectionnés pour leur docilité, Daddy Bibson, lui, était dehors. Il dénonçait les troisièmes mandats, interpellait le pouvoir. Certains appellent cela de l'intransigeance. Moi, j'appelle ça de la cohérence. Il y avait aussi, chez lui, cette dualité que les esprits simplistes auraient eu du mal à comprendre : talibé Baye, profondément ancré dans sa spiritualité, et pourtant contestataire, irrévérencieux, dérangeant. Comme si la foi et la rébellion, chez Daddy Bibson, se nourrissaient l'une de l'autre plutôt que de se contredire. Cette complexité-là méritait d'être célébrée de son vivant, pas dans un communiqué de condoléances. Il est mort aux États-Unis, loin de Dakar, loin des scènes où il avait tout donné. Et maintenant que sa voix s'est tue pour de bon, tout le monde se découvre une affection pour lui. Je ne dis pas que ces hommages sont faux. Je dis qu'ils arrivent tard. Trop tard. Mais c'est ainsi. Le Sénégal est généreux en hommages posthumes. Il l'est moins en reconnaissance sincère et en soutien concret quand l'artiste en a besoin. Que reste-t-il de Daddy Bibson ? Une œuvre exigeante. Un parcours sans concession. Et cette question, un peu gênante, qu'il nous laisse en héritage : sommes-nous capables d'honorer nos voix libres avant qu'elles ne se taisent ? Lui n'avait jamais choisi la facilité. Le moins que nous puissions faire, c'est de ne pas choisir l'oubli. Rest in power. BIGUÉ BOB |
BABACAR SY SEYE







