Publié le 24 Sep 2026 - 13:50
COOPÉRATION EURO-AFRICAINE

L’Europe face à l’urgence de repenser son modèle de coopération

 

Dans un Sahel marqué par la montée des souverainetés, la diversification des partenariats et la persistance de l’insécurité, l’Europe voit son influence progressivement contestée. Dans un policy brief (note politique) publié en 2026 par la Fondation Friedrich Naumann, Bakary Sambe préconise un réengagement européen fondé moins sur la présence militaire que sur la visibilité des résultats, le développement, le dialogue et une implication accrue des acteurs africains.

 

Le paysage géopolitique sahélien a profondément changé. Depuis plus d’une décennie, le Burkina Faso, le Mali et le Niger sont confrontés à une crise sécuritaire persistante, à laquelle se sont ajoutées des ruptures politiques majeures avec les coups d’État et la remise en cause des partenariats occidentaux traditionnels. Dans ce nouvel environnement, la Russie, la Chine et la Turquie ont progressivement accru leur présence. Le Sahel est ainsi devenu un espace de compétition géopolitique où se croisent intérêts sécuritaires, économiques et stratégiques, notamment autour de ressources telles que l’or, l’uranium et les minerais critiques.

Pour Bakary Sambe, chercheur au Timbuktu Institute, le phénomène ne se limite pas au Sahel central. Les réticences à l’égard des partenariats occidentaux gagnent également les pays côtiers d’Afrique de l’Ouest, notamment le Sénégal, la Côte d’Ivoire et le Togo. Les données citées dans le rapport montrent ainsi que 61 % des personnes interrogées dans les trois pays étudiés considèrent que la coopération sécuritaire avec les partenaires étrangers comporte plus d’inconvénients que d’avantages. 58 % estiment par ailleurs que ces partenaires agissent d’abord pour protéger leurs propres intérêts. Le constat est donc moins celui d’un simple recul de la France que d’une crise plus large de perception du partenariat occidental.

L’Union européenne n’échappe pas à cette défiance. Dans les perceptions recueillies, elle est parfois associée à la France et aux États-Unis dans une même catégorie de partenaires occidentaux, notamment en raison de l’histoire coloniale et d’une perception d’insuffisance des résultats produits par les coopérations. Pour autant, Bakary Sambe ne parle pas d’un rejet uniforme de toute coopération européenne. Une autre explication apparaît dans son analyse : le déficit d’information sur les actions effectivement menées.

Le paradoxe allemand : une bonne image, une faible visibilité…

Une partie importante des interlocuteurs interrogés ne connaît pas précisément les domaines d’intervention des différents bailleurs. Des programmes européens ou associant des partenaires européens demeurent ainsi largement invisibles dans les perceptions populaires, malgré leur présence dans des secteurs comme l’éducation, l’agriculture, la sécurité alimentaire, l’énergie ou le climat. Le problème européen serait donc double : une difficulté de légitimité, mais aussi une difficulté à rendre cette coopération concrètement identifiable.

C’est dans ce contexte que le cas allemand prend une importance particulière dans l’analyse. L’Allemagne bénéficie d’un capital de sympathie relativement important. Au niveau régional, elle est citée à hauteur de 12 % comme partenaire alternatif souhaité, au même niveau que la France. Au Togo, elle atteint toutefois 34 %, devant la Russie et les États-Unis.

Mais cette image favorable contraste fortement avec la perception de son action concrète. 73 % des répondants déclarent ne voir aucun aspect positif dans la coopération de la GIZ, une proportion qui atteint 85 % en Côte d’Ivoire. Pour l’auteur, ce paradoxe traduit moins un rejet de l’Allemagne qu’un déficit de visibilité opérationnelle. Berlin dispose d’un capital de confiance qu’il n’a pas encore suffisamment transformé en influence concrète.

Cette situation constitue, selon la note politique, une opportunité pour l’Allemagne mais également pour l’Union européenne. L’Allemagne pourrait s’appuyer sur son image de partenaire moins intrusif, son expertise en matière de formation professionnelle et d’employabilité des jeunes, son approche décentralisée ainsi que son modèle davantage tourné vers l’investissement privé.

Cet aspect constitue le cœur de la proposition de Bakary Sambe. Pour lui, l’Europe ne peut répondre à la crise de confiance par une simple stratégie de communication. Elle doit refonder son modèle de coopération. L’auteur recommande ainsi de réduire la centralité du paradigme de la présence militaire et de privilégier la formation, le transfert de compétences et l’accompagnement des armées nationales, tout en maintenant des mécanismes de suivi relatifs aux droits humains.

Le Sénégal, un possible pivot régional…

Cette nouvelle approche devrait également investir davantage des domaines dans lesquels les autres puissances sont moins présentes : gouvernance, État de droit, justice, décentralisation, développement des zones frontalières, sécurité alimentaire et pastoralisme. L’Europe ne doit pas nécessairement chercher à concurrencer la Russie, la Chine ou la Turquie sur tous les terrains. Elle peut au contraire construire sa valeur ajoutée autour de secteurs correspondant à ses compétences et aux besoins exprimés localement.

Dans cette nouvelle architecture, le Sénégal occupe une place singulière. Le rapport présente Dakar comme l’un des rares acteurs ouest-africains capables de maintenir des relations avec plusieurs espaces : l’AES, la CEDEAO et les partenaires occidentaux. Cette position pourrait permettre au Sénégal de contribuer au maintien d’un dialogue entre les différents ensembles. La rencontre de Lomé du 18 avril 2026 est citée comme illustration de la nécessité d’un dialogue entre l’AES et la CEDEAO. Le Sénégal et le Togo pourraient, selon Bakary Sambe, jouer un rôle de facilitation.

La recommandation est alors particulièrement significative. L’Union européenne gagnerait à associer formellement le Sénégal à sa stratégie régionale comme co-concepteur, et non plus seulement comme bénéficiaire de l’aide. Cette proposition traduit une évolution du modèle de partenariat. L’acteur africain ne serait plus simplement destinataire de programmes conçus ailleurs ; il participerait à la définition de la stratégie régionale.

Le policy brief met également en garde contre un retrait complet de l’Europe. Bakary Sambe identifie plusieurs risques. Le premier serait la création d’un vide rapidement occupé par d’autres puissances. Le deuxième concerne les dynamiques migratoires, dans un contexte où le Sahel demeure une importante zone de déplacements et de départs. Le troisième est lié à la persistance de groupes jihadistes qui ont identifié l’Europe comme cible.

Une nouvelle doctrine européenne en construction…

L’auteur évoque également les conséquences potentielles sur l’accès aux ressources stratégiques et sur la crédibilité de l’Union européenne comme acteur de paix et de sécurité. Enfin, il souligne le risque de contagion de l’insécurité vers les pays côtiers, notamment le Bénin, le Togo, le Ghana et la Côte d’Ivoire. Le raisonnement conduit ainsi à une position intermédiaire : ni maintien inchangé du modèle ancien, ni retrait européen du Sahel. L’enjeu serait plutôt celui d’un réengagement conditionné, plus pragmatique et davantage adapté aux nouvelles réalités politiques régionales.

Les recommandations opérationnelles formulées par Bakary Sambe s’inscrivent dans cette logique. L’Europe devrait d’abord mieux distinguer la marque « UE » des engagements bilatéraux de ses États membres. Elle devrait ensuite concentrer ses financements sur des secteurs où elle dispose d’une valeur ajoutée particulière. Elle devrait s’engager plus dans la gouvernance locale, l’État de droit, la sécurité alimentaire et pastorale, le développement des zones frontalières.

Elle devrait également maintenir des canaux de dialogue indirect avec les États de l’AES, notamment en s’appuyant sur des pays comme le Sénégal et le Togo. Enfin, sa communication devrait être davantage orientée vers les réalisations concrètes et relayée par des acteurs locaux, notamment sur les réseaux sociaux.

Pour l’Allemagne, Bakary Sambe préconise notamment de faire de la formation professionnelle une marque identifiable, de réduire les barrières linguistiques, de simplifier les procédures administratives, de mieux valoriser les projets menés avec les collectivités locales et de rendre plus visibles les investissements allemands et les emplois créés. Le Sénégal et le Bénin pourraient également servir de points d’ancrage régionaux à la visibilité allemande en Afrique de l’Ouest.

Une Europe appelée à apprendre à coopérer autrement…

Au fond, l’analyse de Bakary Sambe dépasse la seule question de l’avenir de la coopération européenne au Sahel. Elle pose celle de la transformation du rapport entre puissances extérieures et sociétés africaines.

La multiplication des partenaires et l’affirmation des souverainetés nationales rendent plus difficile le maintien d’une relation fondée sur l’asymétrie entre bailleurs et bénéficiaires. Dans le nouveau contexte sahélien, la présence ne suffit plus à produire de l’influence. L’Europe doit désormais démontrer son utilité par des résultats visibles, répondre aux priorités locales et accepter une relation davantage fondée sur la co-construction.

L’Europe ne pourrait préserver sa place qu’en devenant un acteur « différencié, fiable et efficace », plus présent dans l’action que dans les déclarations d’intention. Pour l’Allemagne, l’enjeu consiste à transformer un capital de confiance encore largement invisible en influence concrète, notamment grâce à des projets pilotes et à l’appui de pays-pivots comme le Sénégal.

La principale leçon de ce policy brief est ainsi moins celle d’un recul inexorable de l’Europe que celle d’une transformation des conditions de sa présence. Dans un Sahel où la souveraineté, la diversification des alliances et l’exigence de résultats concrets occupent désormais une place centrale. L’enjeu pour l’Europe n’est plus seulement de rester présente ; il est de parvenir à être perçue comme un partenaire utile, lisible et crédible. 

KHALY SARR

Section: 
Hommage des victimes de Tobaggo à Aminata Wane
Wakhinane Nimzatt
COURSES DE CHEVAUX ET D’ÂNES À TOUBA : Le rappel à l’ordre du khalife
LEVÉES DE FONDS POUR BÉBÉS MALADES ET DÉNONCIATION DG DGPJS : Ndella Madior Diouf attendue à la Sûreté urbaine
SAINT-LOUIS : DON DE MOTOPOMPES : Les quartiers inondables soulagés
SECURITE SANITAIRE DES ALIMENTS AU SENEGAL, BURKINA ET MALI : La restauration de rue au cœur des préoccupations
CRISE DE L’ÉLECTRICITÉ Thierno Alassane Sall met en cause la gestion du secteur et écarte la thèse du sabotage
PÉNURIE DE SANG : La Présidence répond à l’appel du CNTS et vise la pérennité
JOURNEE INTERNATIONALE DES LANGUES DES SIGNES : Les chantiers de l'inclusion
RENSEIGNEMENT EXTÉRIEUR : Le Général Souleymane Kandé prend la tête de LA DGRE
AFFAIRE KHADIM BA - TRANSACTION AVEC LA DOUANE : Me Massokhna Kane évoque un accord à un milliard
Marché de Thiaroye
Trafic de drogue
DÉSENCOMBREMENT DES VOIES PUBLIQUES : Makhtar Cissé veut briser le cycle du recommencement
RETOUR DES DELESTAGES : De l'électricité dans l'air
Détournement de mineure
GRÂCE PRÉSIDENTIELLE : 984 détenus bénéficient d’une grâce exceptionnelle
ME MOUSSA SARR A LA CONFERENCE DE LA COUR DE JUSTICE DE LA CEDEAO : « L’autorité de la justice réside aussi dans son effectivité »
LITIGE FONCIER À KEUR MOUSSA : 22,5 hectares au cœur d’un bras de fer
DÉLESTAGES - SORTIE DU DG DE SENELEC À LA RTS Senelec promet un retour à la normale jeudi