Qu’est-ce qui fait courir les maires ?

Alors que les ralliements au Parti présidentiel se multiplient, faisant de la nouvelle formation l’une des principales forces politiques du pays, la transhumance ravive un vieux débat sur la démocratie sénégalaise. Entre reniements, quête de privilèges et opportunisme politique, EnQuête revient sur cette gangrène qui remet souvent en cause le choix des électeurs.
La ruée vers le parti Kiiraay ne faiblit pas. Ils sont, à ce jour, des centaines de maires et responsables de l’ancien régime – pas n’importe lesquels – à avoir déposé leurs baluchons dans le nouveau parti présidentiel. Dans une de ses sorties récentes, l’ancien ministre Yoro Dia a présenté le phénomène comme une grande plaie de la démocratie sénégalaise. « Dans une démocratie, souligne le docteur Yoro Dia, l’alternance est la respiration naturelle du système. L’opposition d’aujourd’hui est le pouvoir de demain. C’est comme ça que ça doit se passer. C’est pourquoi, le plus grand cancer de notre démocratie, c’est la transhumance », dénonçait-il vigoureusement lors de la cérémonie de dédicace de son livre « Le temps ne chôme pas ».
De l’avis de l’ancien responsable de la Communication de la présidence sous Macky Sall, il est clair que la principale motivation des responsables de l’ancien régime qui rallient le régime du président Faye, c’est la préservation des privilèges. « Quand le peuple, arbitre du jeu démocratique, vous envoie dans l’opposition, il est de votre devoir de jouer le rôle de l’opposition. Pas d’aller faire les passagers clandestins pour retourner au pouvoir. J’invite vraiment mes camarades à s’armer de courage et de patience et de préparer une offre alternative. C’est cela, le jeu de la démocratie », peste le journaliste-politologue.
Quand le succès des maires dépend de leur allégeance aux pouvoirs
Interpellé sur ses motivations, lors de son ralliement au camp présidentiel, le maire de Méouane, Cheikh Sall, appelait à relativiser et à éviter les procès d’intention. Dans ses justifications, il ressort surtout l’impuissance des chefs d’exécutifs locaux qu’ils sont face aux innombrables défis de leurs communautés. « Moi, je suis à la tête d’une immense commune de 52 000 habitants, où toutes les voies sont en latérite, avec de gros villages de plus de 2 000 à 3 000 personnes sans électricité, sans établissement de santé, peu d’écoles… Ce qui nous motive, c’est le développement de nos communautés. Pas autre chose », se défend le président des maires de l’arrondissement de Méouane. En ce qui le concerne, il assure que c’est avec la bénédiction de ses mandants, qui l’ont encouragé à rejoindre le parti Kiiraay, non seulement pour l’intérêt de leur commune, mais aussi pour l’intérêt supérieur de la Nation.
« Mes électeurs m’ont dit : vous êtes généreux. Vous vous débattez comme un diable pour trouver des solutions, mais ce que nous voulons, vous ne pouvez le faire. Je les ai consultés et tous les représentants m’ont soutenu dans cette voie », a ajouté le maire Cheikh Sall. Pour lui, il s’est plutôt agi de s’oublier pour ne mettre en avant que les intérêts de son terroir. « Quand on vit aux côtés de ces populations qui souffrent, qui vivent dans l’obscurité, qui ont soif, qui ne se soignent pas, qui n’ont pas d’ambulance, pas de routes pour se déplacer… Si on a l’espoir d’être aidé par le pouvoir en place, on doit s’oublier, mettre en avant les intérêts de nos communautés », explique-t-il.
« 90 % des collectivités dépendent de l’État central »
Responsable de la Commission Fiscalité au sein de l’Association des maires du Sénégal, Cheikh Sall pose ainsi un débat de fond sur la vulnérabilité des exécutifs locaux, surtout ceux qui se trouvent à l’intérieur du pays, lesquels dépendent presque entièrement des investissements de l’État central. « 90 % des collectivités ne peuvent pas prendre en charge les problèmes principaux auxquels font face leurs populations : électricité, santé, éducation, financement des femmes… Je le dis de façon très sincère et honnête. Aucune collectivité locale ne peut se développer sans l’appui de l’État. Si on tourne le dos à l’État, on nous asphyxie, cela porte un grand préjudice à nos populations. C’est ça, la réalité. »
Ces arguments, estime un autre maire de l’opposition, sont très légers. Les maires doivent d’abord identifier clairement leurs missions et se limiter à l’exécution de cette mission, c’est-à-dire leurs neuf domaines de compétence. L’État central doit aussi apprendre à jouer son rôle sans parti pris. « Dans les budgets, les transferts sont strictement réglementés et l’État est obligé de se conformer. Maintenant, un pouvoir peut aider avec les investissements de l’État. C’est cela qui n’est pas normal, à mon avis », lance-t-il, en fustigeant vigoureusement le manque de scrupules chez certains de ses pairs. Dans les grandes démocraties, il est fréquent de voir les anciens gouvernants perdre le pouvoir et revenir aux affaires. Yoro Dia donnait d’ailleurs l’exemple de l’Angleterre où une petite table sépare le pouvoir et l’opposition. Idem pour les États-Unis d’Amérique et dans la plupart des pays développés.
Au Sénégal, perdre le pouvoir signifie plutôt perdre son âme.
« En Angleterre, le Premier ministre sait que le chef de l’opposition va le remplacer. C’est pourquoi, en 1945, quand Churchill allait négocier les accords de Potsdam, il y avait à la table le président américain, le président soviétique et lui. Mais, voyant que les tendances le donnent perdant aux élections, il y est allé avec le chef de l’opposition. Il faut que le Sénégal en arrive à ce stade », plaide Dr Yoro Dia.
Cette possibilité est malheureusement rendue difficile par le mécanisme de la transhumance, qui affaiblit les partis ayant exercé le pouvoir. De 2000 à nos jours, les partis qui perdent le pouvoir se vident également de l’essentiel de leurs responsables. Ce qui fausse les règles du jeu démocratique.
Telle est la conviction de l’ancien responsable de la communication de la présidence de la République, qui dénonce ce qu’il appelle l’État prébendier, comme le disait le professeur Ibrahima Thioub.
Par Mor Amar






