Publié le 17 Apr 2026 - 17:57
GUERRE AU MOYEN-ORIENT – CRISE DU MULTILATÉRALISME  

L'Afrique face à ses responsabilités

 

Il y a quelques semaines à peine, le général Mbaye Cissé passait le flambeau du commandement des armées sénégalaises au vice-amiral Oumar Wade, nouveau Chef d'état-major général des Armées. Une transition qui aurait pu le conduire à un silence discret, comme il est d'usage dans les cercles militaires. Il n'en est rien. Libéré des contraintes de la fonction, l'ancien CEMGA s'exprime désormais avec une franchise que sa position lui interdisait peut-être jusqu'alors — et ce qu'il dit mérite qu'on l'entende.

 Car Mbaye Cissé n'est pas un général ordinaire. Ceux qui l'ont côtoyé au long de sa carrière savent qu'il porte en lui une double culture, rare dans les états-majors africains : celle du soldat rompu aux réalités du terrain et celle de l'intellectuel nourri de philosophie et de pensée stratégique. Homme de dialogue autant que de commandement, il a toujours abordé les questions de défense à travers le prisme de la diplomatie et des rapports de force globaux. C'est précisément cette lecture à plusieurs niveaux qui donne à ses analyses une profondeur que l'on ne trouve pas toujours dans les cercles sécuritaires.

C'est fort de cette double casquette qu'il a pris la parole, mercredi 15 avril, lors d'un panel organisé au West African Research Center de Dakar, consacré aux implications africaines de la guerre au Moyen-Orient. Et son diagnostic est sévère.

Pour lui, la prolongation du conflit au Proche-Orient n'est pas une affaire lointaine : elle nourrit directement les instabilités qui rongent le Sahel. La progression des groupes armés dans le triangle Libye-Tchad-Soudan, la montée en puissance des sociétés militaires privées, la présence militaire chinoise de plus en plus affirmée sur le continent avec des exercices conjoints inédits — autant de signaux que l'Afrique ne peut se permettre d'ignorer plus longtemps.

Ce qui alarme particulièrement l'ancien CEMGA, c'est le risque d'une marginalisation progressive du continent dans un système international qui se referme sur lui-même. Alors que le multilatéralisme vacille et que les financements des missions de paix onusiennes sont menacés — notamment en RDC, au Soudan et en Centrafrique —, des millions de civils pourraient se retrouver sans filet de sécurité. L'enjeu, insiste-t-il, n'est pas seulement géopolitique : il est profondément humanitaire.

Fidèle à sa formation philosophique et à sa vision diplomatique des relations internationales, le général Cissé ne se contente pas du constat. Il propose. L'Afrique doit construire sa propre architecture de sécurité au sein de l'Union africaine, développer une capacité militaire autonome et surtout, changer de narratif face aux limites criantes du multilatéralisme actuel. Trop longtemps réduit à être l'objet des stratégies des autres, le continent doit se penser en acteur à part entière, capable de peser dans les équilibres mondiaux sans attendre l'aval des capitales étrangères. 

Pour cet homme qui a passé sa carrière à l'interface du sabre et de la plume, la condition première de tout développement reste la paix. Non pas une paix imposée de l'extérieur ou négociée sous contrainte, mais une paix construite souverainement — par des États africains qui auraient enfin choisi de prendre leur destin en main.

Mamadou DIOP

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