La guerre des mots

Accusés de traîtres par le camp de Ousmane Sonko depuis la séparation, les partisans de Diomaye organisent la contre-offensive en traitant Pastef de parti messianique avec un messie qui n’est personne d’autre que Ousmane Sonko. Le directeur de cabinet du président de la République en a rajouté une couche en traitant sans le nommer le chef des Patriotes d’imposteur.
La guerre fait rage entre partisans de Sonko et de Diomaye. Cette fois, c’est le cercle très proche du président de la République Bassirou Diomaye Faye qui est monté au créneau pour lancer les assauts. Même son directeur de cabinet Mary Teuw Niane -jusque-là adepte du politiquement correct- s’invite dans ce combat qui s’annonce mortel. Dans une contribution intitulée “L’imposteur”, il dégaine sévèrement contre le camp du président de l’Assemblée nationale. “Le temps est le plus implacable des juges. Il finit toujours par démasquer l’imposture”, assène-t-il.
Même s’il n’a pas cité de nom, ils ont été nombreux les responsables de Pastef à monter au créneau pour laver l’affront. L’imposteur, selon le directeur de cabinet du chef de l’État, ne crée rien. “Il usurpe. Il emprunte une image, revêt une morale, affiche une vertu, simule la compassion, proclame la droiture, prêche l’honnêteté. Tout est soigneusement mis en scène. Rien n’est profondément vécu. Il ne croit pas aux valeurs qu’il invoque. Elles ne sont pour lui que des instruments de conquête et de domination. Son discours est celui d’un homme de foi, de justice et de sacrifice ; son véritable moteur est ailleurs : le pouvoir”, enchaîne-t-il dans son texte, principal sujet de débat politique du week-end.
Mary Teuw Niane ne s’est pas arrêté en si bon chemin. Pour lui, l’imposteur se trahit dans son langage. “Son verbe devient violent. Il ne supporte ni la contradiction ni le débat. Toute critique devient une offense, tout contradicteur un ennemi à abattre. La parole cesse d’éclairer ; elle intimide. Les promesses de violence, les appels à la haine ou à l’élimination des adversaires révèlent souvent ce que les apparences cherchaient à dissimuler : le masque se fissure.”
Le danger atteint son sommet, explique le professeur de Mathématiques, lorsque les disciples cessent d’admirer un homme pour commencer à le vénérer. “Le chef devient un sauveur, le dirigeant un prophète, parfois même un messie. À cet instant, l’esprit critique s’efface devant la croyance, et la fidélité remplace le discernement.”
Ousmane Sonko : “ils me disaient : yaw lagn yaakaar….”
Cette tribune a fini de relancer le débat entre le camp des supposés “traîtres” et celui des “imposteurs” présumés, fans d’un “messianisme” nouveau en politique, selon leurs détracteurs. À telle enseigne que Ousmane Sonko lui-même a jugé utile de porter la réplique, même si jusque-là il a essayé de demander à ses militants d’éviter les polémiques. “… Parfois, il est bon de réagir à certaines attaques, mais que cela ne nous détourne pas de l'essentiel. Si ces gens s'agitent autant, même les momies politiques, les zombies politiques, c'est à dire des gens que l'on croyait morts en politique, si ces gens s’agitent, c'est à cause des tournées que nous menons sur le terrain, des mobilisations massives et de la vente des cartes de membres”, a-t-il lâché lors de l’étape de Linguère le dimanche.
À entendre Sonko, il faut même s’attendre à ce que ces attaques aillent crescendo. “Vous allez les voir les prochains jours. Ils vont multiplier les sorties, ils vont dire n’importe quoi sur nous. Mais moi, je n'ai pas leur temps ; ce qui m'intéresse c'est le peuple. Parce qu'en politique, il n'y a que le peuple de vrai”, contre-attaque le leader de Pastef. “Le jour du scrutin , enchaîne-t-il, ce ne sont pas les journalistes qui vont remplir les urnes, ce ne sont pas les sites internet. C'est le peuple qui va voter. Et ce peuple est avec nous.”
Tout en exhortant ses proches à rester focus sur la massification, Ousmane Sonko a dégainé grave contre ses accusateurs. Lesquels, signale-t-il, naguère lui mangeaient dans la main. “Tous ces gens que vous voyez s’agiter me prenaient tous pour le messie. Moi je n’ai jamais considéré que je suis un messie ; c’est eux en fait qui me traitaient comme un messie”, s’est-il défendu.
Prenant El Malick Ndiaye (ancien président de l’Assemblée) comme témoin, il a soutenu que certains lui ont écrit des messages mielleux jusqu’à la veille de son départ du gouvernement. “J’ai montré les messages à El Malick. Jusqu'à la veille de mon départ du Gouvernement, ils me mangeaient dans la main. Certains même après la rupture. Certains me disaient : yaw lagn yaakaar (nous avons espoir en vous) pour devenir maire, d’autres pour garder leurs postes…. Il y en a aussi qui m’envoyaient des messages de félicitations pour le travail remarquable…”
Même le nouveau Premier ministre Al Aminou Lo n’échappe pas à cette riposte cinglante de son prédécesseur. Ousmane Sonko le met dans la catégorie de ces affidés qui ne tarissaient pas d’éloges à son égard. “Même leur nouveau patron, leur nouveau messie, qu'est-ce qu'il n'a pas dit dans ce pays? Il a dit que personne ne dira que Ousmane Sonko a volé l'argent du contribuable et il avait raison. Il a dit que personne ne dira que Ousmane Sonko n'aime pas ce pays et il a raison. Aujourd'hui, ce sont ces mêmes gens qui veulent me salir ; c’est peine perdue parce que les Sénégalais sont intelligents.”
Selon le président de Pastef, il ne reste à ses détracteurs que des insultes et des invectives, pour tenter de combler leur gap sur Pastef. “Comme nous l'avons toujours dit : personne ne pourra nous reprocher d'avoir volé 50 francs du contribuable. Nous sommes aussi plus patriotes et nous n'avons pas la même vision de la souveraineté que ces gens.... Voilà pourquoi ils vont continuer de nous attaquer. Il faut juste poursuivre le travail de terrain”, ajoute-t-il l’air sûr de lui.
Chez le leader de Pastef, tout est donc fait pour ne pas céder à la surenchère. Mais son entourage refuse de ranger les armes. Ils ne manquent pas une occasion pour charger le président de la République, traité de traitre, lui et ses collaborateurs.
Les priorités jetées aux oubliettes
Pour beaucoup d’observateurs, les deux camps sont juste en train de montrer leurs limites. Au lieu de travailler à résoudre les problèmes des Sénégalais, ils sont en train de s’entredéchirer dans des querelles de bornes fontaines. Journaliste spécialisé sur les questions environnementales, Babacar Gueye Diop regrette cette guerre politicienne qui se fait au détriment des priorités.
“Aujourd’hui, c’était la Journée nationale de l’arbre. Dans un pays normal, les acteurs politiques devraient profiter d’une telle occasion pour débattre du devenir écologique de leur pays, comme on le voit en France, confrontée à de violents feux de forêt. Mais, apparemment, les épisodes de chaleur extrême enregistrés ces derniers temps à Dakar et dans plusieurs régions du pays ne semblent guère préoccuper notre classe politique”, dénonce le journaliste.
“Ils luttent juste pour accéder au pouvoir et jouir des privilèges. Et malheureusement, estime-t-il, les journalistes sont devenus des caisses de résonance de ces passes d’armes, au détriment des vrais débats sur les urgences du pays.”
Outre la question environnementale, il faut noter le débat de fond sur l’endettement, le ralentissement des investissements publics depuis plusieurs mois, la campagne agricole en cours, la sécurité, les questions de géopolitique internationale, la déclaration de politique générale du Premier ministre…. On ne parle même pas du bilan de son prédécesseur durant les deux ans passés au pouvoir.
Les prolongations à l’Assemblée nationale
Si à Pastef, il est reproché à Diomaye d’avoir renié ses convictions : notamment sur les fonds politiques, la déclaration de patrimoine, le fait d’être à la fois président et chef de parti, dans le camp d’en face on reproche à Sonko d’être dans la manipulation et le culte de la personnalité. “… Les faits ont une force que la propagande ne peut vaincre éternellement. Un à un, ils fissurent le mur de l’adoration jusqu’à provoquer son effondrement. Alors l’imposteur, prisonnier de ses propres mensonges, tombe sous le poids de ce qu’il prétendait incarner. Son peuple découvre, souvent trop tard, qu’il avait confié son espérance à une illusion”, persifle le directeur de cabinet du président de la République.
À l’en croire, les preuves commencent déjà à s’accumuler, avec les contradictions, les compromissions, les faiblesses humaines longtemps cachées, le goût de l’argent et des privilèges…. Mais le plus grand danger, selon Professeur Mary Teuw Niane, c’est le culte de la personnalité. “L’histoire nous enseigne que le culte de la personnalité est l’un des chemins les plus sûrs vers le totalitarisme. Les figures de Mussolini, Hitler ou Pol Pot rappellent qu’aucune société n’est à l’abri lorsqu’elle renonce au doute, à la contradiction et à la liberté de penser, souligne-t-il, avant d’avertir : “La démocratie ne meurt pas seulement sous les coups des tyrans. Elle s’affaiblit aussi lorsque des citoyens renoncent à exercer leur jugement et préfèrent croire un homme plutôt que les faits.”
Les prolongations devraient se jouer aujourd’hui à l’Assemblée nationale, où les députés sont convoqués pour l’ouverture de la session extraordinaire. Il y a quelques jours, l’institution avait annoncé son intention d’initier une procédure visant la modification de l’article 37 de la Constitution relative à la déclaration de patrimoine du Président de la République, initiée par l’honorable député Amadou Ba n°2. Elle annonçait également une proposition de loi portant encadrement des crédits spéciaux et autres fonds secrets, initiée par les honorables députés Guy Marius Sagna, Mame Diarra Beye et Alphonse Mané Sambou.
L’assemblée annonçait également plusieurs commissions d’enquête qui seront mises en place prochainement.
PAR MOR AMAR






