Publié le 10 Jul 2026 - 21:58
GRANDE NUIT DU CONTE

Le conte contre les écrans

 

Pour sa troisième édition, la Grande Nuit du Conte quitte le Grand Théâtre pour s'installer sur l'esplanade du Musée des civilisations noires. Entre oralité, transmission, gastronomie et innovations numériques, Kër Leyti entend faire du patrimoine vivant un levier de citoyenneté et de cohésion sociale.

 

Le patrimoine se raconte, se partage et se vit. C'est le pari de la troisième édition de La Grande Nuit du Conte, dont le lancement officiel s'est tenu hier au Musée des civilisations noires (MCN). Autour du professeur Massamba Guèye, fondateur de la Maison de l'Oralité et du Patrimoine Kër Leyti, conteurs, journalistes et partenaires ont dévoilé les ambitions d'un rendez-vous qui s'est progressivement imposé parmi les grands événements dédiés à l'oralité en Afrique de l'Ouest. Prévue ce vendredi 10 juillet, cette nouvelle édition marque un changement de cap. Initialement programmée sur l'esplanade du Grand Théâtre, elle se déroulera finalement devant le Musée des civilisations noires.

Un choix hautement symbolique, selon les organisateurs. « Le conte est un élément du patrimoine culturel immatériel reconnu par la Convention de 2003 de l'Unesco. Il était donc naturel que cette rencontre se tienne dans un lieu consacré à la préservation du patrimoine », a expliqué le professeur Massamba Guèye. Comme le veut la tradition des veillées africaines, les spectacles se dérouleront en plein air, dans un espace ouvert où la parole retrouvera son cadre originel.

Placée sous le thème « Le patrimoine, une école vivante pour le civisme et le développement durable », cette édition ambitionne d'utiliser le conte comme outil de sensibilisation. Pour Kër Leyti, les récits, les légendes et les épopées demeurent des moyens privilégiés pour transmettre aux jeunes les valeurs de solidarité, de responsabilité, de respect des autres et de protection du patrimoine. Cette réflexion s'est prolongée à travers une masterclass de deux jours consacrée à l'art oratoire. Loin de ne réunir que des artistes, la formation a également accueilli des directeurs des ressources humaines, de jeunes avocats et d'autres professionnels, illustrant l'importance de la maîtrise de la parole dans de nombreux domaines.

Le patrimoine comme école du civisme

Créée en 2009 à Keur Massar, la Maison de l'Oralité et du Patrimoine poursuit une mission constante : préserver les traditions orales tout en observant leur évolution dans une société en pleine mutation. Au fil des années, Kër Leyti a organisé plusieurs caravanes du conte reliant Dakar, Lomé, Abidjan, Bamako ou encore Ouagadougou. Une dynamique régionale qui repose sur une conviction chère à son fondateur. « Nous préférons les ponts aux murs », a résumé Massamba Guèye, estimant que les peuples africains demeurent unis par un patrimoine culturel commun, au-delà des frontières héritées de la colonisation.

Cette vision se reflète dans la programmation de cette troisième édition, qui réunira plusieurs grandes figures du conte africain. Le Burkina Faso sera représenté par KPG, reconnu comme patrimoine humain vivant dans son pays. Le Niger participera avec Iro Maman Salifou, ancien élève de Kër Leyti devenu une référence culturelle dans son pays. La Côte d'Ivoire sera présente avec Thérèse Yao, directrice d'un important festival de contes, ainsi que Ndiawar Jack Seck.

L'édition 2026 sera également marquée par plusieurs innovations. Pour la première fois, deux artistes allemands participeront à une création mêlant conte, mime et marionnettes, illustrant la volonté du festival de favoriser le dialogue interculturel. Le Sénégal sera notamment représenté par Oumy Seck, devenue l'une des conteuses les plus suivies sur TikTok grâce à ses récits et à ses généalogies racontées avec sa célèbre calebasse. Pour Massamba Guèye, les outils numériques ne constituent pas une menace pour la tradition, mais un moyen supplémentaire de la transmettre.

Les prestations seront retransmises sur écran géant afin de montrer que les téléphones et les tablettes peuvent aussi devenir des vecteurs de diffusion du patrimoine. L'introduction du mime et des marionnettes dans les spectacles répond à la même logique : attirer un public familial et donner envie aux plus jeunes de renouer avec les veillées d'autrefois. « Notre rêve est que les enfants passent une nuit à la belle étoile, sur les genoux de leurs parents, plutôt que devant un écran », a confié le professeur Guèye.

Fidèle à l'esprit des veillées traditionnelles, la soirée privilégiera le partage. Si les spectacles resteront gratuits, les participants pourront acquérir un ticket de 5 000 francs CFA pour déguster des mets traditionnels, dans une volonté assumée de remettre à l'honneur une gastronomie parfois délaissée dans les centres urbains. Organisateurs, artistes, responsables politiques, autorités coutumières et simples citoyens partageront le repas assis à même le sol, sans distinction de statut. Le Buur Sine et sa cour royale présideront cette édition 2026, offrant au public, notamment aux plus jeunes, une occasion de rencontrer l'une des grandes autorités traditionnelles du Sénégal.

À travers cette manifestation, Kër Leyti poursuit également un important travail scientifique en faveur du patrimoine. La structure a notamment coordonné le comité scientifique ayant conduit à l'inscription du Thiéboudiène sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l'Unesco et pilote actuellement le dossier de candidature de Touba au patrimoine mondial. Au-delà du spectacle, la Grande Nuit du Conte défend une conviction simple : le patrimoine ne se limite ni aux monuments ni aux archives. Il vit dans les langues, les récits, les chants, les repas partagés et les savoirs transmis de génération en génération. Ce soir, sur l'esplanade du Musée des civilisations noires, c'est cette mémoire vivante que Kër Leyti entend une nouvelle fois célébrer. Elle rappellera surtout que le conte demeure, aujourd'hui encore, une formidable école de citoyenneté, de vivre-ensemble et de transmission.

Fatou Ba

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