Dakar ouvre le bal sous le signe de l’engagement féminin

Au Cinéma Pathé Dakar, la 7e édition du festival s’est ouverte avec « La légende de la reine vagabonde de Lagos », un film puissant porté par le collectif Agbajowo et présenté en présence de Temitope Ogungbamila. Une soirée entre émotion, engagement et plaidoyer pour la place des femmes dans les sphères de décision.
La cérémonie d’ouverture de la 7e édition du festival Films Femmes Afrique a tenu toutes ses promesses. Bien plus qu’un simple lancement, ce festival s’impose comme un manifeste, celui d’un cinéma africain porté par des voix féminines, audacieuses et résolument engagées. Une ouverture sous haute intensité symbolique, donc. Dès les premières prises de parole, le ton a été donné.
Sur scène, la présidente du festival, Martine Ndiaye, incarne cette volonté de faire du cinéma un levier de transformation sociale. Dans une salle attentive, elle rappelle l’essence même de cet événement biennal : offrir une plateforme aux récits de femmes africaines, qu’elles soient devant ou derrière la caméra. Le choix du film d’ouverture n’est pas anodin. « Il faut un film fort pour donner envie de revenir », confie-t-elle plus tard. Et ce soir-là, le pari est tenu. « La légende de la reine vagabonde de Lagos » : un récit coup de poing.
La projection du long métrage marque l’un des moments les plus attendus de la soirée. Dans la salle, la présence de Temitope Ogungbamila, membre du collectif Agbajowo, ajoute une dimension particulière à cette première. Le film plonge le spectateur dans les entrailles de Lagos, au cœur d’un bidonville menacé par un projet immobilier opaque. Jawu, jeune mère courageuse, y découvre une somme d’argent liée à ce projet destructeur. Ce point de départ narratif devient le socle d’une réflexion profonde sur la survie, la dignité et la solidarité. À travers une mise en scène brute et immersive, le collectif Agbajowo donne corps à une réalité souvent invisibilisée, celle des déplacements urbains forcés et des luttes silencieuses des communautés marginalisées.
Derrière ce film, une démarche singulière. Le collectif Agbajowo, composé de cinéastes venus du Nigeria, des États-Unis, d’Afrique du Sud et d’Allemagne, défend un cinéma collaboratif et social. Leur credo, inspiré d’un proverbe yoruba « créer ensemble le changement », se ressent dans chaque plan. Ici, pas de signature individuelle dominante, mais une œuvre collective, nourrie par des expériences multiples et un engagement commun. Ce positionnement intrigue autant qu’il séduit. Dans un univers cinématographique souvent marqué par la quête de reconnaissance individuelle, cette approche fait figure d’exception. Et c’est précisément ce qui a convaincu le comité de sélection du festival.
Une salle conquise, entre émotion et réflexion. Les spectateurs traduisent à la fois leur adhésion au film et la reconnaissance d’un travail artistique profondément humain. Dans les rangs, plusieurs évoquent un film « nécessaire », « courageux », « miroir de réalités africaines contemporaines ». Le débat, amorcé dès la sortie de la salle, se prolonge dans les couloirs et lors du cocktail qui suit.
Un festival engagé : « Femmes en première ligne »
Au-delà de la projection, cette soirée d’ouverture permet de réaffirmer la ligne éditoriale du festival. Pour cette édition, la thématique choisie « Femmes en première ligne : engagement citoyen et égalité des genres » résonne avec une acuité particulière. Dans son intervention, Martine Ndiaye insiste : les femmes doivent être pleinement intégrées aux sphères de décision, notamment politiques, où elles restent encore trop souvent reléguées au second plan. Ce positionnement se reflète également dans la composition des jurys. La figure emblématique du cinéma sénégalais, Joséphine Mboup, préside le jury officiel, tandis que la journaliste influente Bigué Bob dirige le jury critique.
Si Dakar accueille la première semaine des projections, une seconde phase est prévue dans plusieurs régions du Sénégal. Un choix assumé par la présidente : permettre aux publics éloignés des grandes salles de cinéma d’accéder à des œuvres de qualité et d’échanger autour de leurs thématiques. « Les régions ont très peu d’occasions de voir des grands films », rappelle-t-elle. Une démarche qui s’inscrit dans une logique d’inclusion culturelle et de démocratisation de l’accès à l’art.
À l’issue de la cérémonie, dans une ambiance plus détendue, Martine Ndiaye se prête au jeu de l’interview. Souriante mais déterminée, elle revient sur les choix artistiques et les ambitions du festival. Elle explique que la sélection du film d’ouverture s’est imposée comme une évidence, une œuvre à la fois esthétique, engagée et représentative des luttes féminines contemporaines. Elle souligne également l’importance de créer des ponts entre festivals africains, favorisant ainsi la circulation des œuvres et des talents sur le continent. Interrogée sur l’avenir, elle évoque un développement progressif du festival, avec l’ambition d’élargir encore sa présence dans les régions, voire à l’échelle sous-régionale.
La soirée se poursuit autour d’un cocktail ouvert au public. La présence de Temitope Ogungbamila suscite un intérêt particulier. La cinéaste, accessible, partage volontiers les coulisses du projet et la démarche du collectif. Dakar, capitale du cinéma engagé. Avec cette cérémonie d’ouverture, Dakar confirme son statut de carrefour culturel majeur en Afrique de l’Ouest. Le festival Films Femmes Afrique s’inscrit désormais comme un rendez-vous incontournable pour tous ceux qui s’intéressent à un cinéma engagé, inclusif et profondément ancré dans les réalités africaines.
Une promesse pour les jours à venir
Cette première soirée n’est qu’un prélude. Pendant plusieurs jours, projections, débats, rencontres et ateliers rythmeront la vie culturelle dakaroise avant de s’étendre aux régions. Une dynamique qui, au-delà du cinéma, interroge les rapports de pouvoir, les inégalités de genre et les capacités de résistance des communautés.
En ouvrant sa 7e édition avec « La légende de la reine vagabonde de Lagos », le festival fait un choix fort, celui d’un cinéma qui ne se contente pas de divertir, mais qui questionne, dérange et inspire. Portée par la vision de Martine Ndiaye, cette édition s’annonce comme un espace de dialogue essentiel, où les voix féminines africaines prennent toute leur place.
Fatou Ba (STAGIAIRE)







