Publié le 3 Jun 2026 - 11:56
OUSMANE SONKO FUSTIGE DIOMAYE FAYE ET ACTE LE DIVORCE TOTAL

La rupture fratricide

 

Au lendemain de la formation du nouveau gouvernement dirigé par Ahmadou Al Amine Mohamed Lo, Ousmane Sonko est sorti de son silence ce mardi lors d’une conférence de presse explosive. L'ancien Premier ministre a ainsi officialisé la rupture entre son parti, le Pastef, et le président Bassirou Diomaye Faye. Évoquant les coulisses du « protocole de Cap Manuel », des divergences de fond majeures et ce qu'il qualifie de tentative de démantèlement de sa formation politique, le leader de Pastef a retiré sa confiance au chef de l’État et lancé de sévères avertissements à son successeur.

 

Fraîchement revenu dans l'opposition, le président du Pastef n'a pas pris son temps pour effectuer sa première sortie. Et comme l'on pouvait s'y attendre, ce fut un vrai déballage, une guerre désormais ouverte. En effet, entre son limogeage, la nouvelle équipe gouvernementale et le fameux protocole du Cap Manuel, Ousmane Sonko a usé de toutes les armes en sa possession pour envoyer des salves à ses anciens collaborateurs.

Les secrets du « protocole de Cap Manuel » et l'horizon 2029

L’ancien Premier ministre Ousmane Sonko a affirmé, ce mardi, qu'un accord politique avait bel et bien été conclu avec le président Bassirou Diomaye Faye avant l'élection présidentielle de 2024. Revenant sur ce qu'il appelle le « protocole de Cap Manuel », le leader de Pastef a livré sa version d'un engagement qu'il présente comme fondateur de leur compagnonnage politique.

Face à la presse, Sonko soutient que les discussions se sont déroulées alors qu'il était encore détenu à la prison du Cap Manuel. C'est dans sa cellule qu'il aurait reçu Bassirou Diomaye Faye pour évoquer l'avenir politique du mouvement, alors que le report de l'élection présidentielle était envisagé. Pour sceller ce pacte, l'ancien Premier ministre affirme avoir refusé le report et imposé son calendrier :

« Il y a réellement eu un protocole de Cap Manuel. Je l'ai fait venir dans ma chambre en prison. À ce moment-là, il ne me brandissait pas encore le décret présidentiel. Quand il est venu, je lui ai dit qu'on m'avait proposé de reporter les élections. J'ai refusé. Je lui ai dit : je t'ai désigné et, si nous sortons, nous allons battre campagne, gagner les élections et gouverner. En 2029, nous reprendrons le cours normal des choses. »

Pour donner plus de crédit à ses déclarations, Ousmane Sonko a solennellement juré de la véracité de ses propos, détaillant les promesses qui lui auraient été faites pour l'après-mandat :  « Je le jure devant Dieu et le Saint Coran. Il m'a dit : ce mandat sera celui des réformes difficiles. Je les prends sur moi et tu auras ensuite un boulevard devant toi. »

Sonko a également raconté avoir envisagé de faire intervenir des témoins afin d'officialiser cet engagement mutuel. Mais, d’après lui, le futur président aurait refusé cette précaution en invoquant des liens presque familiaux. Un accord qui prévoyait déjà les rôles de chacun pour l'échéance présidentielle suivante : « J'ai voulu faire venir des témoins. Il m'a répondu que cela n'en valait pas la peine parce que, s'il devait un jour me trahir en politique, il penserait à son fils qui porte mon nom. Je lui ai dit que, s'il continuait dans cette dynamique, je porterais sa candidature en 2029. Sinon, je serai moi-même candidat. Il m'a répondu qu'il serait mon directeur de campagne. »

Les coulisses d'un limogeage sans ménagement

L'ancien chef du gouvernement reconnaît toutefois que l'expérience du pouvoir a été marquée par de lourdes difficultés, malgré l'immense ferveur populaire qui avait accompagné leur victoire. Selon lui, son parti a tout fait pour maintenir les apparences : « Un grand espoir était né avec notre arrivée au pouvoir, au Sénégal comme en Afrique. Nous avions désigné un candidat il y a un peu plus de deux ans et les Sénégalais lui ont accordé leur confiance. Je ne dirais pas que cet espoir s'est effondré, mais nous avons connu beaucoup de difficultés. Nous avons tenté de limiter les dégâts pour répondre aux attentes des populations. Nous avons tout fait pour que la séparation ne vienne pas de Pastef. »

Revenant sur les événements ayant conduit à son départ de la Primature, Sonko affirme avoir été convoqué par le chef de l'État quelques heures après sa question d'actualité à l'Assemblée nationale. Il dénonce une rupture unilatérale que le président aurait voulu maquiller en accord à l'amiable : « Nous avons discuté comme deux responsables qui se respectent. Il m'a fait savoir qu'il serait difficile de poursuivre notre compagnonnage et que certaines de mes déclarations lui posaient problème. Il voulait que nous disions ensemble que nous avions discuté et conclu de nous séparer. J'ai refusé, parce qu'il n'y a jamais eu de discussion dans ce sens. Il devait simplement assumer son limogeage. »

L'ancien Premier ministre affirme avoir pourtant proposé à plusieurs reprises de s'effacer pour faciliter la gouvernance, mais dit avoir été mis devant le fait accompli par un simple décret : « Je lui ai même dit que si je lui faisais de l'ombre, je pouvais retourner à l'Assemblée nationale et continuer à travailler avec lui autrement. J'attendais qu'il m'appelle. À la place, un ministre m'a informé qu'il ne pourrait pas me recevoir. Quinze minutes plus tard, j'ai vu le secrétaire général du gouvernement lire mon décret de licenciement. Il a nommé Al Amine Lo sans consulter le parti. Ensuite, certains ministres ont été approchés pour intégrer le nouveau gouvernement. »

Divergences de fond et « tentative de démantèlement » de Pastef

Le président de Pastef voit dans la méthode présidentielle une stratégie politique délibérée visant à diviser et affaiblir son influence au profit d'un homme qui, selon lui, cherche à prouver sa propre légitimité : « C'est une tentative de démanteler Pastef en distribuant des sucettes à certains responsables. Il cherche à démontrer qu'il peut peser politiquement sans le parti. Je lui ai toujours demandé d'organiser un meeting de Pastef sans Ousmane Sonko pour mesurer son poids réel. »

Au-delà de la guerre des chefs, Ousmane Sonko évoque des désaccords de fond majeurs qui paralysaient le sommet de l'exécutif sur les orientations économiques et institutionnelles du pays : « Je voulais discuter de la dette et des engagements avec le FMI. Sur ces questions, nous n'étions pas d'accord. De même sur les prix et la justice. Il estime que tout fonctionne normalement, ce qui n'est pas mon avis. »

Le leader du parti majoritaire révèle également que le chef de l'État cherchait à réduire drastiquement l'influence du parti au sein de l'appareil gouvernemental, reprochant aux ministres d'afficher une fidélité trop prononcée envers leur leader historique : « Je me suis ouvert à la base du parti, qui a rejeté cette proposition [de limiter la représentation de Pastef à sept portefeuilles]. Il considérait qu'ils manquaient de loyauté parce qu'ils étaient ministres tout en scandant "Sonko 2029". J'ai compris qu'il voulait nous affaiblir politiquement. Nous avons refusé de nous laisser faire. »

Le gouvernement Lo désavoué et menacé de sanctions

La rupture est désormais totale et se traduit par une exclusion de fait de ceux qui ont choisi le camp présidentiel. Ousmane Sonko a ainsi tracé une ligne rouge très claire entre son organisation et la nouvelle équipe gouvernementale : « Aucun ministre de Pastef ne siège dans ce gouvernement. Ceux qui sont restés y sont pour leur propre compte. Pastef a zéro ministre dans ce gouvernement. Les ministres qui sont restés subiront les lois du parti. »

S'attaquant à la légitimité politique du nouvel attelage, Sonko rejette l'étiquette de "gouvernement de technocrates" mise en avant par le Palais et dénonce l'absence d'assise électorale du président et de ses partisans : « Ils parlent de gouvernement technocratique, mais ce n'est qu'une politique d'ouverture. Ce gouvernement n'a aucune base politique. Aucun des compagnons de Diomaye n'a une véritable valeur politique. Il ne peut même pas gagner Ndiaganiao. Comment peut-il gouverner un pays sans assise politique ? Il n'a même pas trois mairies, même s'ils annoncent 300. Le meeting de Mbour en dit long. »

En contrepoint, le chef du Pastef a tenu à marquer sa profonde reconnaissance envers ceux qui ont préféré abandonner les privilèges du pouvoir par fidélité politique : « Aux ministres sortants, je salue leur dignité, leur loyauté et leur amour de la patrie. »

Mises en garde à peine voilées au nouveau Premier ministre

Ousmane Sonko n'a pas épargné son successeur, Ahmadou Al Amine Mohamed Lo. Lui adressant plusieurs avertissements, il l'a invité à ne pas s'aventurer sur le terrain politique et l'accuse d'avoir joué double jeu dans la crise entre le parti et la présidence : « Je lui conseille de se limiter aux chiffres. Il se dit technocrate, il n’a qu’à se limiter à la technocratie. Nous savons le rôle qu’il a joué dans ces problèmes qui règnent entre Pastef et le Président. Jusqu’à présent, nous nous sommes abstenus de révéler tous les détails. Qu’il se calme. Je l’ai entendu hier, pendant la publication du gouvernement, donner des leçons. Qu’il commence par se les appliquer à lui-même. »

Dans un climat d'extrême tension, le leader de Pastef a conclu son intervention sur une tonalité de menace suspendue, affirmant détenir des dossiers explosifs : « Nous savons tout. Nous avons choisi de taire certains faits, mais qu’on ne nous provoque pas. »

Monologue

Après juste deux ans à la Primature, Sonko retrouve plus ou moins son statut d'opposant, même s'il a récupéré, entre temps, le fauteuil de président de l'Assemblée nationale. Lors de cette sortie, il y a une caractéristique que le patron du Pastef aura au moins conservée : ses légendaires monologues. Autrement dit, l'ancien Premier ministre a servi une déclaration plate, sans possibilité de questions, de relance ; la presse n'a pas eu droit à la parole encore une fois. Tant pis pour la contradiction.

MAMADOU DIOP

Section: 
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