La feuille de route de Diomaye 2

Restructuration, levée des subventions, conquête de Pastef et de ses satellites, EnQuête revient sur la feuille de route du nouveau gouvernement.
“Je revendique mon appartenance partisane. Je suis un politicien affilié à un parti dont je suis membre fondateur….” Ainsi s’exprimait le président de la République Bassirou Diomaye Faye dans son interview accordée à la presse il y a quelques semaines. Depuis, il n’a bougé d’un iota. Malgré les attaques, Diomaye continue de manœuvrer ferme au sein de la formation politique majoritaire à l’Assemblée nationale. Il aura tout fait pour que ce parti soit présent dans son gouvernement, avec ou sans la bénédiction de son leader Ousmane Sonko.
À l’arrivée, le bilan est un peu mitigé. Sur une vingtaine de ministres Pastef dans le gouvernement sortant, 5 ont répondu positivement à l’appel du président de la République Bassirou Diomaye Faye, soit un taux de 25%. Lors de son face-à-face avec la presse, Ousmane Sonko en a cité trois qu’il ne considère d’ailleurs plus comme des membres de Pastef. Il s’agit des ministres Moussa Balla Fofana (Diourbel), Ibrahima Sy (Matam) et Yankhoba Diémé (président du Conseil départemental de Bignona), respectivement en charge des Collectivités territoriales, de la Santé et des Forces armées.
Ces trois ont été rejoints par le responsable de Bambey Alioune Dione (Microfinance) et le Fatickois Bakary Sarr (Communication et porte-parole du gouvernement). Il y a aussi les nouveaux entrants Marie Angélique Selbe Diouf (Keur Massar) et Abdoul Ahad Ndiaye (Louga).
Dans sa “guerre” contre Pastef, le président de la République ne s’est pas arrêté à frapper dans le cœur du parti, il a aussi puisé au niveau de la coalition Apte, où il a réussi à pêcher de gros poissons, notamment Déthié Fall, Boubacar Camara (Fatick), Cheikh Tidiane Dièye (Ziguinchor) et Moustapha Guirassy (Kédougou), tous réputés proches du Premier ministre.
Chez les directeurs généraux, certains ont en tout cas commencé à s’affirmer et à se désolidariser totalement de certaines directives du parti. Secrétaire national adjoint chargé des stratégies et de la prospective et membre du Moncap, le directeur général de la SAR, Mamadou Abib Diop, a fait un long post pour rappeler l’essence même de l’engagement de Pastef et la nécessité de mettre le Sénégal au-dessus des égos. Rappelant les questions brûlantes de l’heure, il peste : “…. Ces défis ne se résoudront ni dans les tribunes ni dans les postures. Ils appelleront le travail, la rigueur, la compétence et l'engagement collectif et sincère de chaque fils et fille de ce pays…. Les grandes nations se bâtissent dans la durée, par la constance de l'effort et par la capacité, toujours renouvelée, à placer l'intérêt du pays au-dessus de toute considération particulière.”
Le message de cette nouvelle séquence politique, selon lui, est que le projet national est plus grand que ceux qui ont le privilège de le servir. “Les institutions républicaines sont plus durables que les fonctions qu'elles confient. Et l'intérêt supérieur de la Nation doit invariablement primer sur les trajectoires individuelles, quelles qu'elles soient”, a-t-il ajouté. Il faut noter qu'Abib est loin d’être le premier responsable à rappeler les uns et les autres à un esprit de dépassement.
Dès la nomination de son Premier ministre, le remplaçant de Sonko, le chef de l’État a tenu à réaffirmer son ancrage au projet et à l’agenda Sénégal 2050. Pour son Premier ministre, il ne s’agit pas d’un changement de cap dans les engagements de transformation systémique du Sénégal, mais plutôt d’un changement de méthode dans la cohérence institutionnelle et la conduite de l’action gouvernementale.
Al Aminou Lo avait déjà rassuré sur la volonté du patron de maintenir le cap autour de Diomaye président, avec comme socle le Pastef. À noter qu’il n’y a pas eu de grands changements dans la responsabilisation de la coalition Diomaye président.
Des technocrates pour les ministères de souveraineté
Dans le nouvel attelage gouvernemental, Diomaye a misé sur les technocrates pour conduire les ministères de souveraineté, en particulier les départements de l’Intérieur, de la Justice, en sus des Affaires étrangères et des Finances où il y avait déjà des techniciens. Il a tenu à donner ses explications au président de Pastef lors des consultations. “Quand je l’ai interpellé sur les ministères de souveraineté, il a dit qu'il veut les donner à des technocrates, des gens qui n'ont pas de coloration politique, pour rassurer tout le monde. Pourtant, celui qu’il a mis à la tête des forces armées (Yankhoba Diémé) ne fait que de la politique du matin au soir. Là aussi, on n'est pas d'accord”, a-t-il rapporté.
En fait, comme nous l’écrivions dans notre édition d’hier, Pastef voulait surtout les ministères de la Justice et de l’Intérieur. Diomaye voulait miser sur des personnalités plus indépendantes, ce qui faisait partie des principaux points de divergence. Hormis le département des Forces armées où les enjeux sont minimes, le président s’est efforcé de miser sur les technocrates.
La restructuration
Au-delà des orientations politiques et des enjeux de pouvoir autour de la Justice et de l’Intérieur, la formation du gouvernement a également permis d’en savoir un peu plus sur les nouvelles dynamiques dans la gestion de certains sujets sensibles comme la restructuration et les subventions. Là encore, c’est Ousmane Sonko qui révèle un peu la teneur de ses échanges avec le chef de l’État.
Sur la restructuration, il a informé que le président ne l’exclut pas totalement. “Quand je l’ai interpellé sur la restructuration, il a dit qu’il n’a pris aucun engagement avec le FMI, que tout ce qui se dit relève des rumeurs. Mais si la situation devient intenable, on va restructurer…” À propos du coût de la vie et des subventions, le président de Pastef précise : “Il a dit la même chose. Ils n’envisagent pas de le faire. Mais si la situation devient intenable, ils vont revoir les prix.”
Il convient de noter que sur cette question, le chef de l’État a toujours dit la même chose, même quand Sonko était son Premier ministre. Lors de son interview avec des médias locaux, il disait : “C’est vrai que la situation est difficile. C’est pourquoi la plupart des pays ont augmenté les prix. Mais nous, nous pensons aux Sénégalais, nous allons étudier toutes les alternatives possibles.”
Maintenant, ajoute-t-il, “si ça continue, on sera obligé de le répercuter comme les autres pays. Nous l’avons dit clairement aux Sénégalais : il faut aussi s’attendre à une hausse.” Il faut noter que le même discours a souvent été tenu par Sonko lui-même et ses ministres. Aujourd’hui, le parti semble vouloir en faire une condition pour son soutien au gouvernement.
L’autre point sur lequel le gouvernement est très attendu, c’est la renégociation des contrats. Sur cette question également, Diomaye compte maintenir le même cap, selon ses engagements. Toutefois, des réaménagements ne sont pas exclus. Il a signifié clairement à Sonko qu’il y a des problèmes avec des notifications de contentieux que le leader de Pastef a tenté de minimiser. “Quand on parle de renégociation, il faut toujours s’attendre à des recours. Mais sur 50 dossiers, si on a noté que trois recours, je pense que nous sommes sur la bonne voie”, a-t-il soutenu.
La question que tout le monde se pose désormais, c’est de savoir si Pastef va laisser le gouvernement dérouler ou va-t-il le censurer ? Pour rappel, la Constitution donne à l’Assemblée nationale la possibilité de censurer le gouvernement. Mais cette possibilité ne peut être mise en œuvre qu’une fois par session. Et en cas de censure, rien n’interdit au président de la République de reconduire dans la minute la même équipe.
Le président de Pastef a tenu à rassurer qu’il ne compte pas censurer sauf si l’exécutif leur déclare la guerre le premier. “Ils ont déjà commencé leur complot. Ces gens qui ont déposé un recours au Conseil, on les a appelés et on leur a demandé de déposer et ils vont gérer le Conseil. Nous savons ce qui se trame et nous les attendons de pied ferme….”, fulmine le désormais ex-PM, invitant ses partisans à ne pas céder à la pression.
AMADOU FALL






