Publié le 24 Jun 2018 - 00:39
ŒUVRES DE SEMBENE REVISITEES PAR LE CINU

Le Sénégal, toujours atteint du ‘’Xala’’ 

 

Dans le cadre du projet Sembène à travers l’Afrique, l’indémodable film “Xala” du cinéaste a été projeté mercredi au Centre d’information des Nations Unies. La projection a été suivie d’un débat sur le thème : “Ousmane Sembène, le visionnaire.” Il a été animé par le coordonnateur dudit projet et cofondateur de Galle Ceddo Project, Samba Gadjigo, le cameraman et technicien sur des plateaux de l’auteur de ‘’Borom Sarett’’, Makhète Diallo, et le directeur du Centre de recherches ouest-africain (Warc) Ousmane Sène. Tous les trois hommes ont côtoyé Sembène à la fois dans sa vie professionnelle et personnelle.

 

Bien qu’il ne soit plus parmi nous, le cinéaste Sembène Ousmane reste dans les esprits et les cœurs grâce à ses œuvres d’art qui sont immortelles. Notamment le film “Xala” qui a été projeté au Centre d’information de l’Organisation des Nations Unies (Cinu) à Dakar, avant-hier. La variété des thèmes présents dans son film de 1975 reste encore pertinente en 2018. Ils ont fait l'objet d'un débat entre le coordonnateur de l’évènement et cofondateur de Galle Ceddo Project, Samba Gadjigo, et le directeur du Warc Ousmane Sène, ainsi qu’un ancien technicien sur divers plateaux de Sembène, Makhète Diallo.  Ousmane Sène a fait la rencontre de Sembène à travers Gadjigo et est resté bon ami avec ce dernier jusqu'à son décès, en 2007. Les trois donc, tous des amis de l’auteur de ‘’Moladé’’, sont revenus de manière nostalgique sur le statut novateur et visionnaire d’Ousmane Sembène. Ils ont illustré leurs propos par des exemples tirés du film projeté au Cinu.

Le personnage principal, El Hadji Abdou Kader Bèye, un membre de la chambre de commerce, est atteint du “Xala” (une impuissance sexuelle causée par un mauvais sort), pendant sa nuit de noces avec sa troisième femme. L'obsession d’El Hadji à se soigner finira par précipiter sa chute. Mais son impuissance illustre des motifs bien plus vastes que le sexe ou le recours au maraboutage. Elle dénonce la politique et les pratiques politiciennes de l'époque, mais aussi la perte des valeurs traditionnelles et l’adoption de valeurs occidentales.

Aujourd’hui, le constat reste le même, après plus de quarante ans. L’auteur de ‘’La Noire de…’’ doit d’ailleurs se retourner dans sa tombe, puisque les choses sont allées de mal en pis depuis.

“Ces gens qui sont dans la modernité, qui sont au niveau de la chambre de commerce sont victimes d’une force qui appartient aux valeurs traditionnelles africaines, parce que, tout simplement, ils n’ont pas bien compris le jeu de l'Européen. On leur donne le pouvoir, mais ils deviennent impuissants sur le plan économique et sur le plan politique”, explique Ousmane Sène. La complexité du film s’illustre à travers de nombreuses métaphores et le symbolisme caché à travers l'utilisation de costumes, d'objets et même l'éclairage, tout au long du film. Aucune des photos et aucun symbole aperçus en arrière-plan n’ont été montrés par hasard. Chaque objet avait un message symbolique pour Sembène. D’ailleurs, cette précision des détails était aussi présente dans les choix et l’emploi des températures de couleurs dans les scènes du film.

D’après son entourage, l’une des plus grandes forces de Sembène était son pouvoir d’évoquer des évènements réels et de les transformer en un film. Bien que le film soit une fiction, il représente des éléments réels qui ont eu lieu dans l'histoire sénégalaise. “Depuis 1888, la chambre de commerce a toujours été occupée par des hommes d’affaires français qui représentaient ici les grandes maisons commerciales. C’est à partir de 1968 que les hommes d’affaires sénégalais ont commencé à se battre pour prendre le contrôle de cette chambre, et ce n’est qu’en 1970 que, pour la première fois, un Sénégalais a pris le pouvoir. Donc, le film parle de faits réels et historiques”, déclare Samba Gadjigo.

‘’Xala’’ dénonce donc l'incapacité des membres de la chambre de commerce à contrôler et à stabiliser l'économie sénégalaise postcoloniale.

L'une des qualités qui font de Sembène un maître du cinéma africain, est sa capacité à captiver son public avec une intrigue impressionnante, tout en l’éduquant et en le sensibilisant aux problèmes qui affligent la société sénégalaise. Il était un visionnaire non parce qu’il préfigure les problèmes et les luttes constantes de la société sénégalaise, mais parce qu'il savait exactement comment transmettre ses messages et les rendre accessibles à tous. Le ‘’Xala’’, c’est une impuissance temporaire induite qui peux être soignée. Donc, au tour du Sénégal de soigner et d’éradiquer son propre ‘’Xala’’. Depuis 1975, année de la sortie du film, ou au-delà, ce pays souffre de ce mal.

Ami Jo Fall (Stagiaire)

Section: 
MÉDINA SOUS TENSION : Docta remercie les autorités et appelle à la vigilance collective
EXPOSITION « IL ÉTAIT UNE FOIS GAZA » : Gaza, l'exposition qui veut réveiller les consciences
MOUSTAPHA NAHAM, ARTISTE : “Le Dialawaly Festival doit devenir le grand rendez-vous culturel du Waalo”
OSCARS DES TALENTS 2026 : DEM COM mise sur la culture pour retenir les jeunes
MOSAÏQUE D'HUMANITÉ Quand une psychiatre raconte les blessures invisibles
MASSAMBA GUEYE PARLE DE BABACAR MBAYE NDAAK : L’adieu d’un compagnon de mémoire
FDCUIC : Nitdoff démissionne, Red Black se positionne
HEMLEY BOUM À DAKAR : Quand la mémoire devient une terre d’exil
SAINT-LOUIS : 1ère ÉDITION DU FESTI GAAL : Les acteurs se dressent pour la sauvegarde de la pêche artisanale
MOSAÏQUE D’HUMANITÉ : Katy Sène Mbaye invite à une pause intérieure
POSITIVE BLACK SOUL : PBS promet un show inédit le 8 août
Sodav- plus de 53 millions à verser aux artistes
RESTITUTION, RECHERCHE ET NUMÉRIQUE : Les chantiers d’Abdou Simbandy Diatta
CULTURE : UNE PRÉCARITÉ QUI S’INSTALLE : Les animateurs culturels haussent le ton pour exiger leur intégration
WORK IN PROGRESS : À Dakar, l’art ralentit la ville
DIALAWALY FESTIVAL Dagana célèbre Ady Aïdara, gardien de la mémoire du Waalo
LE 14 JUILLET SOUS LE SIGNE D'UNE PAGE QUI SE TOURNE Christine Fages fait ses adieux au Sénégal
INFLUENCEURS CULTURELS : Les nouveaux critiques musicaux ?
DANS LA PEAU DU RECRUTEUR : Et si le secret d'un emploi se trouvait dans la tête du recruteur ?
LA GRANDE NUIT DU CONTE : Quand les contes rallument la mémoire collective