Publié le 27 Oct 2026 - 17:54
“IL ÉTAIT UNE FOIS GAZA”

L’art contre l’effacement

 

Au Monument de la Renaissance africaine, Ousmane Dia réunit ses œuvres et celles de cinq artistes palestiniens dans une exposition consacrée à la mémoire, au territoire et aux vies bouleversées par la violence. Présentée jusqu’au 8 janvier 2027, « Il était une fois Gaza » fait dialoguer sculptures, peintures, broderie et cinéma sous le commissariat du professeur Babacar Mbaye Diop.

 

Trois cent soixante-cinq silhouettes de taille humaine, les mains levées, composent une marche sous la contrainte. Parmi elles, des figures d’enfants. Réalisée en tubes carrés d’acier et fixée sur des grilles en fer à béton, l’installation « À la mémoire des innocents » confronte le visiteur à des corps dont le dépouillement souligne la vulnérabilité. Le nombre de silhouettes renvoie aux jours de l’année, pour évoquer une oppression sans répit. Ces 365 pièces constituent une seule œuvre, au sein de l’ensemble présenté par Ousmane Dia au Monument de la Renaissance africaine.

Ouverte le 23 octobre, l’exposition « Il était une fois Gaza » rassemble douze sculptures du plasticien sénégalo-suisse, ainsi que des peintures et des dessins. Elle associe également cinq artistes palestiniens, dont les pratiques abordent la dépossession, l’exil, la transmission et la persistance de la vie.

À l’origine du projet, Ousmane Dia revendique une réaction à la manière dont les violences à Gaza sont considérées sur la scène internationale. « Ce qui m’a poussé, en tant qu’artiste, à faire une exposition autour de cette thématique, c’est le fait de voir que, par exemple, les puissances occidentales minimisent ce qui se passe à Gaza. Et pour moi, c’est inacceptable », explique-t-il.

Le titre détourne la formule du conte pour interroger le devenir d’un territoire et de ses habitants : raconter Gaza, alors même que son histoire continue de s’écrire dans la violence. Lors de la présentation du projet à la presse, le 5 août dernier, l’artiste avait précisé que sa démarche ne visait aucun peuple. Il avait également rendu hommage aux voix israéliennes qui dénoncent les actes commis en leur nom.

La chaise, du pouvoir à l’absence

Né à Tambacounda en 1971, formé à l’École nationale des beaux-arts de Dakar puis à l’École supérieure d’arts visuels de Genève, Ousmane Dia a fait de la chaise un motif central de son travail. Détournée de sa fonction première, elle lui sert à explorer le pouvoir, l’appartenance à un territoire ou l’absence des disparus.

Dans « Assise palestinienne », des chaises stylisées et colorées parsèment une carte de la Palestine. L’œuvre évoque l’hospitalité dont l’artiste a fait l’expérience et donne au territoire la forme d’un espace d’accueil. Avec « Éventail palestinien », la carte devient le support d’une composition verticale de tubes métalliques terminés par des chaises. Son déploiement traduit, dans la démarche d’Ousmane Dia, la capacité d’un peuple à se relever et à persister malgré les épreuves.

D’autres propositions élargissent cette réflexion aux rapports de domination. Un trône rouge géant, entouré et surplombé de chaises, compose « The Red Throne », une interrogation sur l’isolement des dirigeants et les jeux d’influence autour du pouvoir. Dans « Le Cri de la Mémoire », une carte de l’Afrique en tôle d’acier, haute de six mètres, est traversée de personnages métalliques semblant arrachés au continent. L’artiste y aborde les traces laissées par l’esclavage et la colonisation.

« Hommage de fer » s’adresse, lui, aux journalistes morts dans l’exercice de leur métier. Un cercueil métallique, un micro et des chaises vides composent ce mémorial où les objets désignent à la fois la parole et ceux qui ne peuvent plus la porter.

Cinq regards palestiniens

Les contributions palestiniennes donnent à l’exposition plusieurs manières de travailler la mémoire. Chez Maha Daya Issa, la broderie devient un moyen d’inscrire les traces d’un territoire fragmenté et de transmettre un héritage culturel. Mohammed Al-Hawajri mobilise l’ironie, la satire et la couleur pour aborder la violence sans enfermer sa représentation dans le seul registre tragique.

Raed Issa puise dans l’expérience de la perte — maison détruite, atelier disparu, déplacements successifs — et recourt notamment à des matériaux de fortune. Liza Madi s’intéresse aux ruines, aux seuils et aux fragments du foyer, à partir desquels elle construit un récit intime de l’absence.

Dans le travail de Dina Al-Hawajri, la figure féminine occupe une place centrale. Nourrie par la nature, la broderie palestinienne et l’héritage de l’art islamique, sa création fait une place à la beauté et à l’espoir, au-delà des images de destruction.

Ces démarches éclairent les enjeux culturels soulevés par l’exposition. La disparition des lieux de création, des archives et des institutions compromet aussi la possibilité de conserver et de transmettre une histoire collective. Présent à Dakar, Hassan Al Balawi, ambassadeur de l’État de Palestine auprès du Mali et du Niger, a insisté sur cette dimension.

« Il y a un génocide physique, mais il y a ce qu’on appelle aussi un génocide culturel », affirme le diplomate, évoquant les destructions de centres culturels et les pertes humaines parmi les artistes et les journalistes. Il voit dans cette initiative un prolongement des liens de solidarité entre le Sénégal et la Palestine. Une présentation à Bamako après l’étape dakaroise est envisagée, indique-t-il.

Faire aboutir le projet

Pour le commissaire Babacar Mbaye Diop, l’exposition porte d’abord une volonté de sensibilisation. « C’est vraiment un hommage au peuple de la Palestine », souligne-t-il. Préparé pendant près de deux ans, le projet a cependant rencontré, selon lui, des difficultés financières. Il regrette l’absence de réponses à plusieurs sollicitations adressées aux autorités sénégalaises et fait état de réticences de partenaires potentiels.

Le dossier de presse mentionne néanmoins plusieurs soutiens, dont le ministère de la Culture, de l’Artisanat et du Tourisme, le Monument de la Renaissance africaine, le Sultanat d’Oman et les ambassades de Palestine au Sénégal et en Suisse.

Le cinéma prolonge le parcours avec « Qui vit encore », de Nicolas Wadimoff, dont une projection était annoncée le 24 octobre. Faute de pouvoir tourner à Gaza, le cinéaste suisse a choisi un dispositif dépouillé : une carte du territoire peinte au sol, en noir et blanc, sur laquelle neuf réfugiés palestiniens viennent raconter leur vie d’avant, leurs pertes et leurs souvenirs. L’exposition se poursuit jusqu’au 8 janvier 2027 au Monument de la Renaissance africaine.

Fatou BA

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