De Louga à Dakar, un autre regard sur la culture

De Louga à la Galerie nationale d’art, la directrice a construit son parcours dans les centres culturels régionaux. Une expérience qui nourrit aujourd’hui son ambition : ouvrir davantage l’art au public, rapprocher les régions de la capitale et préserver la mémoire d’une institution vieille de plus de quatre décennies.
Elle a appris la culture loin de Dakar. À Louga d’abord, où elle débute sa carrière après sa formation à l’École nationale des arts, puis à Kolda et à Thiès. Lorsqu’elle prend, le 8 août 2021, les commandes de la Galerie nationale d’art, Anne-Marie Faye Ndiaye arrive donc avec une conviction forgée au fil des années : la culture ne doit pas être l’affaire de la capitale.
« Je suis un pur produit des centres culturels régionaux », dit-elle. Une phrase qui résume autant son parcours que sa manière de concevoir son métier. Animatrice culturelle de formation, diplômée de l’École nationale des arts en 2005, elle passe six années à Louga avant de poursuivre ses études à Alexandrie, où elle obtient un master en gestion des industries culturelles. De retour au Sénégal, elle dirige le Centre culturel régional de Kolda, puis celui de Thiès pendant six ans.
Ces années passées au contact des acteurs culturels des régions ont façonné son regard. Elles lui ont surtout permis de mesurer les écarts entre Dakar et le reste du pays. À la tête de la Galerie nationale, elle cherche donc à déplacer les lignes. L'institution ne doit pas être uniquement un lieu où l'on vient voir des expositions. Elle doit aussi être un espace de rencontre, de transmission et de formation.
Cette ouverture passe d'abord par les publics. Anne-Marie Faye Ndiaye veut notamment familiariser les enfants avec les espaces culturels. Pour elle, le rapport à l’art se construit tôt, à travers les sorties en famille, les ateliers, les rencontres littéraires ou les expositions. « Il faut essayer dès le plus jeune âge », insiste-t-elle.
À la Galerie nationale, cette conviction se traduit par des ateliers et des actions de sensibilisation destinés aux plus jeunes. Mais la directrice sait qu’une institution ne peut pas, à elle seule, créer une habitude culturelle. Encore faut-il que les familles, les écoles et les autres acteurs prennent leur part dans cette transmission.
Son projet dépasse d’ailleurs les murs de la Galerie. Arts visuels, littérature, musique : elle veut multiplier les passerelles entre les disciplines. La collaboration avec l’Orchestre national du Sénégal en est une illustration. Lors de la Biennale de Dakar, l’exposition « Djar Djar » a ainsi permis de raconter l’histoire de l’orchestre à travers un dialogue avec les arts visuels. D’autres collaborations ont également été nouées, notamment avec l’ambassade du Japon.
À l’intérieur de l’institution, cette volonté d’ouverture s’est accompagnée d’une réorganisation. Deux divisions ont été mises en place, l’une autour de la programmation et de la documentation, l’autre autour de la communication, des relations avec la presse et des partenariats. Une manière, pour la directrice, de mieux structurer une maison dont les activités dépassent largement la seule organisation d’expositions.
Parmi les rendez-vous auxquels elle accorde une importance particulière figurent les deux dernières éditions du Salon national des arts régionaux. Créé dans les années 1970, l’événement a connu plusieurs interruptions. Sa relance permet de remettre en lumière des artistes issus des différentes régions et de leur offrir un espace de visibilité.
La prochaine étape de cette politique de décentralisation est déjà envisagée. Pour la saison artistique et culturelle 2027, la Galerie nationale prévoit d’organiser son ouverture à Thiès et à Louga. À Thiès, l’objectif est notamment de renforcer les compétences des acteurs des arts visuels. Une formation destinée à une vingtaine d’artistes est envisagée. À Louga, le défi est différent. La région dispose d’une vie culturelle dynamique dans la danse, le théâtre et la musique, mais les arts visuels y sont moins présents. La Galerie entend contribuer à combler ce vide.
Cette volonté de rapprocher l’art des territoires répond aussi à une histoire personnelle. Anne-Marie Faye Ndiaye connaît les réalités des centres culturels régionaux. Elle sait ce que signifie travailler avec des moyens limités, mais aussi ce que ces espaces peuvent représenter pour les artistes et les publics lorsqu’ils sont réellement investis.
Il y a pourtant une autre bataille, moins visible, à laquelle elle tient particulièrement : celle de la mémoire.
Inaugurée en 1983, la Galerie nationale possède derrière elle plus de quarante ans d’histoire artistique et culturelle. Mais une partie de cette histoire reste difficile à retrouver. Des chercheurs, des étudiants ou de simples visiteurs peuvent encore chercher la trace d’une exposition organisée dans les années 1980 sans parvenir à remettre la main sur les documents qui en témoignent.
Pour la directrice, cette absence de traces est plus qu’un problème de classement. C’est une perte de mémoire. Elle souhaite donc créer au sein de la Galerie un espace consacré aux archives, où seraient rassemblés les documents artistiques, culturels et administratifs de l’institution depuis son inauguration. Un atelier consacré à la reconstitution de ces archives est également envisagé.
Conserver devient alors le prolongement naturel de son projet d’ouverture. Ouvrir la Galerie aux publics et aux régions, transmettre le goût de l’art aux nouvelles générations, mais aussi préserver ce qui a déjà été accompli.
Derrière la directrice se trouve une femme qui revendique pourtant une vie simple. Mariée depuis 2018 et mère de deux enfants, Anne-Marie Faye Ndiaye dit retrouver, une fois le bureau quitté, les habitudes d’une femme au foyer. La cuisine occupe notamment une place importante dans son quotidien. Une autre facette d’une personnalité habituée aux responsabilités, mais qui ne semble pas vouloir les laisser envahir toute sa vie.
De Louga à Dakar, son parcours raconte finalement une même idée : la culture gagne à circuler. Entre les générations, entre les disciplines et surtout entre les territoires. À la tête de la Galerie nationale, Anne-Marie Faye Ndiaye cherche moins à faire de l’institution une vitrine qu’à en faire une porte ouverte. Sur l’art, sur les régions et, désormais, sur sa propre mémoire.
Fatou Ba






