Quand la mode jette un pont entre les générations

Du 4 au 6 décembre prochain au Cinéma Pathé, le salon entend faire dialoguer savoir-faire, créativité et entrepreneuriat, en misant sur la rencontre entre les générations.
Et si la mode ne servait pas seulement à habiller, mais aussi à transmettre ? À faire dialoguer des générations, à remettre au goût du jour des savoir-faire parfois oubliés et, pourquoi pas, à créer des opportunités économiques ? C’est le pari de Pont des Styles, Salon de la mode intergénérationnelle, prévu du 4 au 6 décembre 2026 au Cinéma Pathé. À l’origine du projet, Mariama Soumaré, entrepreneure engagée dans l’autonomisation économique des femmes et l’insertion professionnelle des jeunes, entourée notamment d’Awa Soumaré, économiste et responsable de la stratégie et du développement de Bount-Dev.
Leur conviction tient en une image : entre les générations, il faut construire un pont plutôt que laisser s’installer une rupture. Pour Mariama Soumaré, le projet s’inscrit dans le prolongement d’un parcours professionnel consacré aux droits humains, aux droits des femmes et à l’entrepreneuriat. Originaire de Kaolack et diplômée de l’enseignement supérieur au Sénégal, elle a également poursuivi des formations en Europe avant de passer deux décennies au sein d’une organisation régionale d’appui aux médias.
Son engagement entrepreneurial s’est ensuite concrétisé à travers plusieurs initiatives. En novembre 2021, elle lance bunt-bi.com, un portail destiné à donner davantage de visibilité aux entrepreneurs et professionnels et à faciliter leur mise en relation. Elle crée ensuite le GIE Bount-Dev, consacré à l’accompagnement et à la mise en réseau des entrepreneurs, particulièrement des femmes et des jeunes. Plus récemment, elle lance SENIOR Habillement & Accessoires, une initiative qui s’intéresse aux besoins des personnes âgées en matière d’habillement, de bien-être, de mobilité et d’épanouissement.
C’est dans cette continuité qu’est né Pont des Styles. « La mode est un formidable langage », résume Mariama Soumaré. Elle y voit un moyen de faire se rencontrer deux univers souvent présentés comme opposés : l’expérience des aînés et l’énergie créative de la jeunesse. D’un côté, les générations précédentes ont accumulé des techniques, des gestes, des récits et une connaissance du patrimoine. De l’autre, les jeunes disposent de nouveaux outils, notamment numériques, et d’une capacité à renouveler les pratiques. « L'objectif n'est pas de choisir entre tradition et modernité, mais de faire dialoguer les deux pour créer quelque chose de nouveau », explique-t-elle.
Faire revivre les savoir-faire
Le mot « transmission » revient souvent dans le discours des initiatrices. Pour Mariama Soumaré, les aînés représentent un capital social et culturel qui ne devrait pas disparaître avec l’âge. Leur expérience peut encore nourrir les générations suivantes, à condition de créer les espaces permettant ce passage de relais. L’enjeu dépasse d’ailleurs la seule mode. Il touche à la mémoire familiale, professionnelle et culturelle. Des histoires, des techniques et des connaissances restent parfois enfermées dans une génération, sans véritable transmission.
Awa Soumaré partage cette préoccupation. « Nous devons ressusciter ce qui a été oublié », estime-t-elle. Économiste, titulaire d’une maîtrise universitaire et d’un master, elle dirige également un cabinet d’appui au développement et assure la fonction de secrétaire permanente du Conseil d’affaires mauritanien-sénégalais. Au sein de Bount-Dev, elle s’occupe de la stratégie et du développement. Son autre cheval de bataille concerne la place accordée aux personnes âgées dans la société. Elle raconte une scène banale : une femme d’un certain âge entre dans un magasin pour acheter des chaussures à talons.
Le vendeur pourrait spontanément penser qu’elles sont destinées à sa fille. Comme si, passé un certain âge, une femme sortait du champ de la mode. Derrière cette anecdote, Awa Soumaré voit une marginalisation liée à l’âge. La retraite, selon elle, ne devrait pas signifier la fin de la contribution à la société. Beaucoup de personnes âgées disposent encore d’une expérience et d’une expertise susceptibles de servir aux autres générations.
« Ce pont, je pense qu'on peut le jeter vraiment dans plusieurs domaines », avance-t-elle. La mode et l’artisanat constituent donc un point de départ, pas une finalité. Les organisatrices veulent également remettre en lumière certains savoir-faire sénégalais. Techniques, motifs et pratiques anciennes existent encore, mais restent parfois peu exploités ou insuffisamment réinterprétés. Le défi consiste à les moderniser sans les vider de leur sens.
Awa Soumaré cite notamment le henné et l’utilisation des motifs comme marqueurs d’identité culturelle. Pourquoi ne pas puiser davantage dans l’histoire et le patrimoine sénégalais pour créer des motifs reconnaissables ? Pourquoi un vêtement, un accessoire ou un objet ne pourrait-il pas raconter, au premier regard, quelque chose du Sénégal ? La mode devient alors un langage culturel. Il ne s’agit plus seulement de vendre un vêtement, mais de raconter une histoire.
Pour sa première édition, Pont des Styles entend dépasser le simple rendez-vous d’exposition. Rencontres, échanges et séances B2B sont annoncés afin de mettre en relation les exposants avec des clients, partenaires, distributeurs ou investisseurs potentiels. L’idée est de transformer la visibilité en débouchés. Car pour Mariama Soumaré, le manque de réseaux constitue souvent un frein au développement des créateurs. Le talent ne suffit pas toujours. Encore faut-il pouvoir rencontrer les bonnes personnes, accéder aux marchés et nouer des partenariats.
C’est précisément la logique de Bount-Dev : mettre en relation entrepreneurs, experts et professionnels pour favoriser les collaborations. Le choix du Cinéma Pathé participe également à cette stratégie. Les organisatrices comptent sur la fréquentation du lieu et sur la proximité d’enseignes comme Auchan, Decathlon et KFC pour toucher un public au-delà du cercle habituel de la mode. Affichage, signalétique et promotion doivent accompagner le rendez-vous durant les trois jours. L’ambition est ainsi de permettre aux exposants de repartir avec davantage qu’une simple visibilité ponctuelle.
Derrière Mariama Soumaré, le projet s’appuie sur une équipe de quatre co-organisatrices. Awa Soumaré, chargée de la stratégie et du développement du GIE Bount-Dev et directrice du Cabinet d’Appui au Développement, travaille aux côtés de Mame Marie Seynabou Diop, CEO de la marque Atelier bii et directrice du groupe Yaatal CO, ainsi que de Charmelle Dieng, actrice, ambassadrice du GIE Bount-Dev et CEO de la marque Charm’Elle. Des profils différents, réunis autour d’un même projet. Cette complémentarité est d’ailleurs cohérente avec la philosophie du salon : plutôt que de cloisonner les compétences, les mettre en commun.
Un pont appelé à s’élargir
La première édition est présentée comme un point de départ. Mariama Soumaré nourrit déjà l’ambition de faire de Pont des Styles une plateforme de référence de la mode intergénérationnelle au Sénégal, avant une ouverture à d’autres pays africains, notamment la Gambie, le Mali, la Guinée et la Côte d’Ivoire, puis à l’international. Reste la question des moyens. Pour l’heure, le projet avance principalement sur fonds propres. Des discussions sont toutefois engagées avec différents partenaires institutionnels et structures d’appui à l’entrepreneuriat. Le ministère de la Culture, du Tourisme et de l’Artisanat a notamment approuvé leur demande, selon les éléments communiqués par Mariama Soumaré, tandis que les négociations se poursuivent.
Au fond, Pont des Styles veut utiliser la mode comme prétexte pour poser une question plus large : que fait-on de l’expérience accumulée par les générations précédentes et comment la mettre au service de celles qui arrivent ? Les aînés ont la mémoire. Les artisans ont les gestes. Les jeunes ont de nouveaux outils. Les créateurs ont des idées. Les entrepreneurs cherchent des débouchés et les investisseurs des projets. Le salon veut faire circuler ces énergies. Du 4 au 6 décembre, au Cinéma Pathé, les vêtements, accessoires et créations seront évidemment au rendez-vous. Mais derrière les tissus et les silhouettes, l’enjeu sera ailleurs : faire de la rencontre entre les générations un levier de créativité, de transmission et de développement. Un pont, donc. Et il s’appelle Pont des Styles.
Fatou BA






