Publié le 28 Oct 2017 - 13:46
CHEIKH MBOW (COORDONNATEUR COSYDEP)

‘’Les ressources publiques ne devraient pas servir à financer les écoles privées’’

 

Après trois jours de conclave à Dakar pour se pencher sur la marchandisation de l’éducation, l’heure est au bilan. Cheikh Mbow, le coordonnateur de la COSYDEP, revient ici sur les principes dégagés et les actions à mener pour renforcer l’école publique et limiter et contrôler l’offre privée en matière d’éducation.

 

Vous avez bouclé 4 jours de réflexion sur la marchandisation de l’éducation. Qu’avez-vous retenu à l’issue des travaux ?

Ce que nous avons retenu, c’est qu’il faut que le système éducatif puisse garantir la réalisation du droit à l’éducation pour tous, sans exception, en particulier dans un pays en développement. Penser aux jeunes et aux enfants qui sont dans les zones reculées ou  issus d’une famille modeste, qu’ils puissent jouir du droit à l’éducation. Mais quand on parle du droit à l’éducation, étant évidemment positif,  nous pensons à une éducation de qualité.  Pour se faire, nous devons avoir un système public qui soit renforcé  pour qu’on puisse retrouver la confiance des acteurs et qu’on puisse espérer, à travers l’école publique, poser des compétences qui vont nous permettre de prendre en charge cette institution sociale que constitue l’éducation publique.

Nous considérons, aujourd’hui, que l’éducation  n’est pas un produit, ni une marchandise. Elle n’est ni à acheter ni à vendre. Nous devons continuer de faire en sorte que les écoles commerciales ne puissent pas remplacer les écoles publiques. Nous devons rappeler que c’est un droit ; et ce droit a un garant qui s’appelle l’Etat. Donc, comment faire pour retrouver une école publique de qualité est une préoccupation forte pour nous.  Si nous avons une école publique qui soit mieux considérée, positionnée et accompagnée pour qu’on puisse  retrouver la confiance d’alors. Pour nous, c’est un élément fondamental.

Est-ce à dire que vous êtes contre les écoles privées ?

Nous ne disons pas non aux écoles privées, mais nous considérons qu’elles ne devraient pas remplacer les écoles publiques. Les écoles privées doivent venir en appui au système public. Mais le fondement du système doit être le renforcement et la consolidation de l’offre publique de l’éducation. Durant les quatre jours, il y a eu des exemples qui nous inquiètent. Quand on parle de 85 % d’écoles privées en Haïti, si nous le mettons en rapport avec le Sénégal ou chaque année nous sentons une croissance du nombre d’écoles privées, nous avons toutes les raisons d’être inquiets et d’anticiper, d’être proactifs. C’est pourquoi nous lançons cette alerte pour dire que les enfants, les jeunes de ce pays en majorité ne comptent que sur l’école publique de qualité pour pouvoir changer de situation sociale. Revalorisons cette école publique, travaillons à ce que les enseignants de cette école publique puissent être davantage motivés, qu’ils puissent retrouver la confiance d’avant. C’est ce qui nous permettra de faire face à ce phénomène de privatisation de l’éducation qui gangrène nos différents pays.

Dans le document relatif à la situation nationale de l’éducation en 2016, le gouvernement indique clairement qu’il a un objectif de privatisation de l’éducation à 15 %. Est-ce que cela vous inquiète ?

Evidemment ! Ce qui nous inquiète plus, c’est la croissance du nombre d’écoles privées dans le système éducatif. Si nous considérons que les années d’avant, il y a de cela 10 ans, on était à 5 % des écoles privées et qu’on veuille aller à 15 %, nous nous demandons si nous maintenons ce rythme, à quoi on va aboutir. Il est essentiel que le gouvernement comprenne que les acteurs travaillent à revaloriser l’école publique. Que ça soit une école de qualité, parce qu’une autre forme de privatisation, c’est de dévaloriser l’école publique. C’est cela qui fera que des parents, des enfants vont avoir des raisons de quitter l’offre publique d’éducation pour aller vers ces écoles commerciales.

Quelles seront les perspectives de cette rencontre ?

En termes de perspective, nous considérons que nous devons travailler à disposer davantage de données dans l’espace francophone. Comme nous l’avons dit, nous avons très peu de données, très peu de recherches dans l’espace francophone, c’est ça qui va nous permettre d’avoir des évidences pour mener un plaidoyer éclairé. Pour nous, c’est une suite évidente. Ensuite, voir comment structurer ce réseau qui est constitué de coalitions et d’organisations qui viennent d’un peu partout dans le monde. Comment structurer pour qu’en termes de communication interne, qu’on puisse maintenir le mouvement.

Troisième élément qui est essentiel, c’est la communication externe. Comment travailler avec les décideurs, les institutions, les organismes pour pouvoir les influencer et leur faire comprendre que l’école n’est pas une marchandise. Comment créer des alliances autour de cette dynamique liée à la non-privatisation de l’éducation qui est une préoccupation en termes d’avenir. Enfin, nous voulons valider ces principes directeurs qui s’appuient sur les Droits de l’Homme pour pouvoir maintenir le plaidoyer et faire en sorte que la régulation des écoles privées puisse se faire, mais surtout que l’option d’avoir un système public puisse être consolidée. Ce sont des perspectives qui sont là, nous sommes invités à plusieurs rencontres qui se préparent, notamment celle au Maroc prévue en décembre où nous serons et nous ferons en sorte de positionner les conclusions issues de la rencontre.

Quand est-il du financement de l’éducation publique ?

C’est très lié, quand on parle de la privatisation. Evidemment,  nous faisons allusion au financement du système éducatif de manière générale. Si nous voulons un système public qui est renforcé, consolidé, il faut qu’on revoie son financement. On a parlé de motivation des enseignants. Quand ils ne sont pas suffisamment motivés à tous les niveaux, y compris financièrement, inévitablement, on ne peut pas avoir une offre publique de l’éducation performante. On parle des abris provisoires, on ne les retrouve pas dans le privé, de même que les problèmes de clôture, d’environnement, de salubrité. Comment faire pour qu’il puisse avoir un financement qui puisse faire de l’école publique une institution attrayante.

La réponse, pour nous, c’est le financement de l’éducation en termes de matériel, de support. Donc, il faudrait que l’orientation du financement puisse être bien ressentie dans le système public. Mais aussi quand on parle de financement, les ressources publiques ne devraient pas servir à financer les écoles privées, elles doivent plutôt être orientées vers l’offre publique. C’est une question fondamentale qui a été soulevée et sur laquelle nous avons pu trouver un consensus.

Pour être clair, voulez-vous une suppression nette des subventions du privé ?

Non ! On ne parle pas de suppression nette, parce que les enfants qui sont dans le privé sont aussi les enfants de ce pays. Il en est de même de ceux qui sont dans les écoles communautaires ou les ‘’Daara’’. Le premier parent de tous ces enfants, quelle que soit l’offre, s’appelle l’Etat. De ce point de vue, il faut accompagner toutes les offres. Nous voulons que, quelle que soit l’option, que les enfants puissent acquérir les compétences nécessaires pour avoir un profil de sortie adéquat. Nous considérons qu’en termes de financement,  l’orientation fondamentale de l’éducation devrait accompagner les plus démunis, ceux qui sont plus modestes. Nous pensons que ça devrait aller là où on a le plus besoin ; c’est dans le monde rural, dans les zones reculées, les enfants qui sont dans des besoins spécifiques, les filles ou les enfants handicapés. Comment faire pour que ceux qui ont plus besoin d’accompagnement puissent en bénéficier. De manière générale, ceux qui sont dans le privé sont supposés être de familles plus nanties.

Donc il faudrait accompagner ceux qui sont moins nantis. Ceux qui sont moins nantis et qui fréquentent l’école privée, il n’y a pas mille explications, c’est parce qu’ils ne font pas confiance à l’école publique ; donc il faut la revaloriser.  Il faudrait lui redonner son lustre d’antan, mieux la soutenir, lui donner tout ce qui est nécessaire en termes de qualité des enseignants, en termes de financement, d’environnement. Si nous le faisons, nous allons retrouver cette confiance, la majorité sera à l’école publique et d’autres pourraient avoir une option d’une école privée. Mais il ne faut pas qu’elle soit seulement fondée sur la non qualité du public.

Est-ce que le Sénégal est touché par le problème des multinationales de l’éducation qui tendent à standardiser les contenus ?

Je crois qu’il faudrait qu’on soit proactif. Vous vous rappelez de la question des ‘’bridges’’ qui sont des écoles américaines basées aux Etats-Unis et qui ciblent pour le moment des pays anglophones. Il faudra qu’on se prépare à cela, parce que ce sont des phénomènes qui concernent le monde. Déjà que dans ce pays, vous vous rendez compte qu’il y a plusieurs types d’écoles. Il est essentiel, aujourd’hui, qu’en termes de régulation, d’orientation, de profil, qu’on puisse redéfinir cela. Si on s’accorde sur cela, nous allons continuer à avoir un système qui est adapté à notre contexte, chaque pays devrait pouvoir l’adapter pour répondre à la demande de la population et permettre à chaque citoyen de pouvoir espérer prendre l’ascenseur pour changer sa situation sociale.

Le gouvernement a décidé d’augmenter les frais d’enrôlement dans les examens et concours. Qu’en pensez-vous ?

Depuis longtemps, nous avons toujours été contre tout ce qui est frais opportunistes, parce que comme nous l’avons dit, nos pays ont pris l’engagement de rendre gratuit l’enseignement, surtout au niveau fondamental. Cela veut dire primaire et secondaire. Malheureusement, l’école publique se privatise de plus en plus. Il y a beaucoup de coûts, beaucoup de frais opportunistes qui sont demandés aux parents et qui font que même l’école publique commence à coûter cher, ce qui n’est pas acceptable. La gratuité a une signification, il n’y a pas mille définitions, c’est sans frais conditionnant l’accès,  le maintien et la réussite des enfants. Chaque fois qu’il y a des frais qui conditionnent cela, ce n’est plus gratuit. Voilà pourquoi nous pensons qu’il faut retrouver la gratuité dans l’école publique. C’est pourquoi nous ne pouvons pas soutenir toute augmentation de frais pour les enfants de ces écoles.

Rassemblés par BABACAR WILLANE

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