Le rêve brisé des acquéreurs

La désillusion est grande pour les centaines d’acquéreurs de la Cité du parc située au niveau de l’ancien aéroport Léopold Sédar Senghor, mise en vente par la Caisse des dépôts et consignations. Cela fait plus de 2 ans qu’ils courent en vain derrière leurs terrains achetés entre 400 000 et 600 000 F CFA le m2.
Plus de 40 milliards de francs CFA encaissés, aucun terrain livré, des centaines de familles abandonnées à leur sort…. Pourtant, certains pensaient avoir fait le deal de leur vie, en signant avec la Caisse des dépôts et consignations (CDC) un contrat de vente de terrain en bonne et due forme, passé devant notaire, pour des montants variant entre 80 et 120 millions de francs CFA, soit entre 400.000 et 600.000 francs F Cfa le m2.
Pour les acquéreurs, la désillusion est totale. Cela fait plus de deux ans qu’ils réclament les terrains qu’ils ont pour la plupart payé intégralement, mais en vain. Une situation ubuesque qu’ils n’arrivent toujours pas à comprendre. “En tant que sénégalaise vivant à l’étranger, mon plus grand rêve a été d’avoir un bien immobilier dans mon pays. C’est pourquoi quand j’ai entendu ce projet de la CDC par le biais de mon banquier, j’ai eu entièrement confiance. Je n’aurais jamais imaginé que 5 ans après avoir payé, nous serions dans cette situation”, témoigne cet acquéreur qui ne sait plus à quelle autorité se fier.
Des terrains vendus entre 400 000 et 600 000 F CFA le m2
Le préjudice est énorme. Il est matériel, moral, mais aussi psychologique. “Investir au Sénégal pour moi, c’était la finalité, soutient cet autre expat. C’est comme ça que notre père nous a éduqués en fait. Il nous disait sans cesse de ne jamais oublier d’où l’on vient, même si nous sommes nés et avons grandi ailleurs. Que si un jour nous investissons au Sénégal, il serait fier de nous. Voilà ce qu’il nous disait et moi c’était mon rêve. Aujourd’hui, il a lui aussi des remords, parce qu’il se dit que c’est à cause de lui que j’ai fait cet investissement. Même si nous l’avons fait par amour pour notre pays.”
Pour réaliser cet investissement, notre interlocuteur, haut cadre dans son pays de naissance, a dû mobiliser toutes ses économies. Il a même vendu un appartement à Paris qui lui rapportait 1 300 euros net par mois. Ce qui lui cause un manque à gagner énorme. “Ce sont les sacrifices d’une vie. On s’est mis à nu pour investir et finalement, pour rien. C’est trois ans de pertes sèches en ce qui me concerne. Vous pouvez vous-même faire le calcul. C’est 1 300 euros multipliés par 36 mois au plan financier”, a-t-il expliqué.
Même s’il est important, ce préjudice financier n’est pas l’aspect le plus déterminant pour lui. “En tant que patriote, financier de métier, ce qui me fait mal c’est que la CDC a donné raison à tous ces gens qui me demandaient de ne pas investir dans le pays, parce qu’ils ne sont pas sérieux. J’avais envie d’avoir raison sur eux, mais aujourd’hui, je me rends compte que c’est eux qui avaient raison en fait. C’est dommage pour des gens comme nous qui ne connaissons pas trop le pays. Si on ne peut pas faire confiance à l’État et à ses démembrements, à qui pourrions-nous faire confiance ?”
Lancée en juin 2021, la cité du parc devait initialement être livrée en juin 2023. Quelques lenteurs ont empêché la livraison sous l’ancien régime. Selon certaines informations, les travaux étaient exécutés à plus de 70%, avec une première phase complètement achevée qui aurait pu être réceptionnée.
Interpellée, une source proche de la CDC précise : “La première phase est effectivement terminée. Mais on ne peut pas livrer sans les documents administratifs. Il fallait un arrêté de lotir et le certificat de conformité pour pouvoir livrer, ce qui n’a pas été fait par l’ancienne équipe. Quand nous sommes venus, nous avons engagé les diligences nécessaires pour surmonter ce problème, mais cela demande du temps et nous avons informé les ayants droit.”
Quand l’État brime la confiance de ses fils
Selon la source, le principal obstacle aujourd’hui c’est le certificat de conformité. “On n’avait pas prévu dans le projet une station d’épuration. C’est un problème dont nous avons hérité et que nous sommes en train de régler avec l’Onas (Office national de l’assainissement du Sénégal). Cela va d’ailleurs nous coûter deux milliards de francs. Nous sommes vraiment à fond sur ce dossier ; les gens doivent juste être un peu patients”, a expliqué la source qui a préféré garder l’anonymat.
Des sources proches de l’ancienne direction évoquent de faux prétextes. En réalité, fulmine un de nos interlocuteurs, le problème de la station d’épuration a certes existé, mais il a été pris en charge depuis très longtemps. “En vérité, c’était à l’Onas de prendre en charge le volet assainissement. Quand l’ancienne administration s’est rendue compte que ce n’était pas la priorité pour l’Onas, elle avait décidé de le faire par elle-même. Si les diligences avaient été poursuivies, on n’en serait pas là aujourd’hui”, assure ce dernier.
La vérité, selon lui, c’est que la nouvelle direction cherchait la petite bête dans ce projet. Ils avaient, au départ, parlé de vérification de l’Inspection générale d’État ; ensuite de quelques problèmes administratifs et maintenant de problèmes de conformité. “Nous pensons que s’il y avait quelque chose d’illégal, ils l’auraient dit. Ce blocage ne repose sur aucun argument solide”, insiste-t-on.
Un préjudice énorme pour les victimes
Aujourd’hui, la crainte pour certains acquéreurs c’est que l’État veuille spéculer avec ces terrains. Déjà, certains acquéreurs confient qu’il leur a été proposé la restitution de leur argent, s’ils ne peuvent patienter. Pour la plupart des acheteurs, il en est hors de question. “Que fait-on du préjudice que nous avons subi ? Que fait-on de l’argent que nous avons investi pendant tout ce temps ? C’est très facile de dire aux gens : si vous ne pouvez attendre, vous pouvez récupérer votre argent. Nous ne voulons pas notre argent, nous voulons nos terrains”, fulmine un ayant droit.
Alors que certains y voient une spéculation, d’autres parlent de bluff, parce que l’État sait que les gens tiennent à ces biens. “C’est comme une femme qui est dans un mariage où elle n’est pas heureuse. Elle a envie de quitter, mais elle ne peut pas le faire, parce qu’elle ne sait pas où aller. C’est exactement ça. Les gens s’agrippent parce qu’ils n’ont pas le choix. Il y a un abus de pouvoir manifeste, c’est un manque de sensibilité, c’est la pire relation qu’on peut avoir avec l’État et ce n’est pas ce que nous attendions”, rouspète cette dame qui a dû casquer 80 millions pour son terrain.
Elle reprend la métaphore de la femme malheureuse dans son ménage. “Le mari sait qu’elle n’a nulle part où aller. Alors il lui dit : si vous n’en pouvez plus, je peux vous accorder le divorce. Il sait que son épouse n’a pas d’autre choix que de rester. Voilà exactement ce que nous avons le sentiment de vivre.
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L’État avait vendu le terrain à 60 milliards FCFA à la CDC Pour rappel, c’est l’État qui avait vendu cette assiette de 30 ha située à l’ancien aéroport à la Caisse des dépôts et consignations, à raison de 200 000 francs le m2, soit 60 milliards au total. La CDC devait viabiliser pour un montant de 13 milliards environ, selon nos informations. À la suite d’une procédure ouverte et publique, les terrains étaient proposés à 400 000 francs le m2, c’est-à-dire 80 millions les 200 m2. Il y avait également des lots à 500 000 francs le m2 et sur le boulevard à 600 000 francs. Les travaux devaient durer deux ans (juin 2021 -juin 2023). “Il y a eu 6-7 mois de retard. Et on devait livrer en mars la première phase. Le reste au 31 décembre décembre 2024. Je pense que même si tout avait été repris, cela ne devait pas prendre autant de temps. Mais la vérité est qu’ils ont tout bloqué, les travaux sont suspendus depuis.” Il faut préciser que tous les acquéreurs contactés ont payé devant notaires et aujourd’hui la responsabilité même de ces notaires, parmi les plus importants de Dakar, est engagée. |
MOR AMAR







