Publié le 16 Mar 2018 - 07:44
PORTRAIT : ALASSANE SOW (MAÏEUTICIEN)

L’homme sage-femme

 

On pourrait bien l’appeler l’intrus. Alassane Sow s’est incrusté parmi les milliers de sages-femmes que compte le Sénégal pour devenir le seul maïeuticien  du milieu. Jeune et dynamique, il a une seule passion,  faire accoucher les femmes.

 

Alassane Sow est maïeuticien pour ne pas dire sage-femme. Il a pour mission d'accompagner les femmes enceintes tout au long de leur grossesse, de l'établissement du diagnostic jusqu’à l'accouchement. Son travail consiste aussi à aider les mamans pendant l’accouchement, à faire des consultations pré et post-natales (CPN),  et à fournir des conseils d’allaitement et de soins de bébé etc.  Au Sénégal, le métier de sage-femme est presque exclusivement féminin. Mais  Alassane Sow  a réussi à devenir maïeuticien ou homme sage-femme.

D’ailleurs il est le seul du milieu. Passionné de l’accouchement depuis sa tendre enfance, il a mené un vrai parcours du combattant pour réaliser son rêve : faire accoucher les femmes. C’est avec une fierté démesurée qu’il nous parle de ce métier dans son domicile situé au quartier ouest foire à Dakar. En l’écoutant parler, on perçoit aussitôt sa passion pour l’accouchement. ‘’Tout petit, j’étais passionné par l’accouchement et les femmes enceintes. J’admirais mes tantes enceintes et  j’essayais de poser mes mains sur leurs ventres pour sentir le bébé bouger. Même quand notre mouton mettait bas, j’étais toujours présent’’, se souvient-il.

Alassane et sa passion, c’est toute une histoire, un rêve qui s’est réalisé au bout de l’effort, dans un pays où la formation au métier de sage-femme est presque fermée aux hommes. Conscient de ce fait, après l’obtention du Bac, le futur maïeuticien avait essayé de faire son avenir dans le tourisme et avait intégré l’Ecole supérieure polytechnique de l’Ucad (ESP). Après l’obtention de la licence, il s’est rendu compte que son destin est ailleurs, que le tourisme ne lui disait rien.  Alors, il commence à chercher une  école de formation de maïeuticien. Il se rend à l’Ecole Nationale de Développement Sanitaire (ENDSS) de Dakar où l’on forme les sages-femmes. Mais, il reste sur sa soif. À l’ENDSS, les gens ont minimisé sa requête. Et certains  se moquaient de son choix. ‘’Ils ne m’avaient pas pris au sérieux. Un monsieur m’avait  même dit : à moins que tu portes des habits de femmes pour venir faire la formation. Ça m’a beaucoup marqué’’, nous raconte-t-il.

Déterminé, ces moqueries ne l’ont point détourné de sa passion. Toute sa famille et ses amis s’investissent pour l’aider à concrétiser son rêve. Alors la solution viendra d’un ami médecin qui lui apprend qu’il existe une formation de maïeuticien au Burkina Faso.   En effet, le Burkina Faso a initié la formation des maïeuticiens dans les années quatre-vingt dans le but d’établir un système de santé accessible à tous. Les premiers hommes sages-femmes étaient envoyés dans les contrées enclavées où les femmes n’acceptaient pas d’aller. Et depuis, les maïeuticiens sont aussi nombreux que les sages-femmes au pays de Thomas Sankara.

Cette bonne nouvelle coïncide avec le voyage de sa mère au pays des hommes intègres. Sur place, elle se renseigne sur la formation et saisit l’occasion pour inscrire son fils. La suite est évidente. ‘’J’ai tout laissé, tout bâclé pour partir. Et c’est là que certains de mes amis disaient : ‘’kii dàñoo boom bët yi, dafa dof’’ c’est-à-dire qu’il est devenu aveugle ou fou’’, narre-t-il.

Au  Burkina le  rêve se réalise

Au Burkina Faso, il suit la formation de maïeuticien avec d’autres hommes et fréquente les salles d’accouchement. C’est dans ce pays qu’Alassane a vu  son rêve se réaliser en faisant accoucher pour la première fois une femme. Dans un album de photos légendé qui retrace les moments forts de son séjour au Burkina Faso, on peut lire, image à l’appui : ‘’né la nuit du Maouloud, voilà Mohamed le 1er garçon que j’ai vu naître, le 15 février 2011’’. Ou encore ‘’le credo : l’accouchement, ma vie, mon rêve’’.

La maternité et les salles d’accouchement sont ses lieux favoris. Son moment de prédilection, c’est quand la femme est en instant de ‘’travail’’ avant la délivrance. ‘’J’aime être auprès des femmes au moment du travail, quand elle récite les Ya Latif. Les aider à pousser, c’est un moment de pur bonheur’’, confie-t-il avec émotion.

Pour Alassane, le métier de sage-femme est très noble et celui qui le pratique doit en être conscient. ‘’Je dirais qu’après le Tout-Puissant, c’est la/le sage-femme qui est directement concernée. Elle accueille le bébé  en premier avant même sa maman. Cela est une sacrée mission’’,  estime-t-il, l’air sérieux.

Difficile insertion

Les connaissances acquises, Alassane Sow décide,  en 2013,  de  revenir dans son pays pour le servir en espérant trouver une maternité pour exercer son métier. Pour son insertion dans le système, d’énormes obstacles se dressent. Le Sénégal n’a pas la culture des maïeuticiens et ne comptait aucun homme ‘’sage-femme’’  dans ses structures de santé. Le jeune diplômé éprouve alors d’énormes difficultés pour faire homologuer son diplôme et pouvoir postuler pour  un emploi. D’ailleurs, le ministère de la Fonction  publique lui avait exigé de fournir plusieurs documents. Pour trouver certains, il était obligé de refaire le voyage au Burkina. Après l’homologation du diplôme, il entame une autre bataille, celle du stage. C’est d’abord au centre de santé ‘’Ndenaate’’  de Yoff qu’il commence comme stagiaire volontaire au service de la planification familiale pendant 2 mois.

Puis, il rejoint l’hôpital Philippe Maguilen Senghor pour un an.  Ce passage a beaucoup marqué sa carrière. Il fréquente les salles d’accouchement et se confronte aux réalités du terrain. L’ambiance de travail est cordiale et les patientes adorables. Très vite, il devient le chouchou des femmes enceintes parmi lesquelles il trouve de vraies amies.  Ce qui lui a valu  deux homonymes en un an de service. Après le stage, il s’inscrit dans le site de recrutement pour les sages-femmes du ministère de la Fonction publique et attend toujours, comme ces nombreuses sages-femmes au chômage, le recrutement. Très passionné par son métier, Alassane  est prêt à servir dans les contrées les plus enclavées du Sénégal, une fois recruté, pour venir en aide aux femmes et aux enfants. 

Pour l’instant, il travaille avec une  Organisation non gouvernementale de la place et est chargé des questions  sanitaires. Grâce à cette ONG, il a trouvé une autre voie pour retourner dans les maternités, ce qu’il compte faire dans un hôpital à Mbour. Célibataire sans enfant, Alassane Sow fait de l’épanouissement de la femme et de l’enfant son  combat quotidien.

Abba Ba (Etudiante au Cesti)

Un métier à préjugés

Au Sénégal, le métier de sage-femme est presque réservé exclusivement aux femmes.  Les hommes sont quasi absents dans le domaine. Pourtant, l’ordre des sages-femmes du Sénégal adopté en 2014 concerne aussi bien les hommes que les femmes et il n’y a aucun texte qui interdit la pratique du métier par les hommes. Mais jusqu’à présent, les écoles de formation  publiques comme privées de santé n’ont formé aucun maïeuticien. 

A l’Institut Santé Service, un établissement d’enseignement supérieur privé, toutes les promotions pour les spécialisations en sages-femmes, de 1987 à nos jours, sont composées exclusivement de femmes. ‘’En 31 ans d’existence, nous n’avons pas encore reçu un seul homme pour la formation en sages-femmes’’, déclare Dr Bachirou Ndiaye, toxicologue et responsable à l’institut.

 Même son de cloche à l’ENDSS ; l’Ecole nationale de développement sanitaire et sociale n’a formé jusqu’à ce jour aucun maïeuticien. Selon les autorités trouvées sur place, cela est dû à l’existence de préjugés qui font croire aux gens que c’est un métier  exclusivement féminin. Ce qui est une fausse idée pour Aïssatou Mbengue, secrétaire à l’Institut santé service. ‘’C’est cette  idée reçue qui fait croire aux gens que seules les femmes peuvent fréquenter les maternités qui fait qu’au Sénégal, les hommes préfèrent être infirmiers ou aides-soignants que maïeuticiens. Mais la formation est ouverte pour tous. Cependant, nous n’avons jamais reçu une demande d’homme voulant se spécialiser en sage-femme’’, fait-elle savoir.

 Abba Ba (Etudiante au Cesti)

 

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