Une voix pour les femmes des cultures urbaines

À la tête de Gen Ji Hip-Hop, l’artiste et rappeuse veut faire de l’espace culturel sénégalais un terrain où les femmes créent, décident et vivent pleinement de leur art.
Dans le paysage des cultures urbaines sénégalaises, certaines trajectoires vont au-delà d’une simple carrière artistique. Celle de Magui Diop, connue sous le nom de Magui, s’inscrit dans cette dynamique. Artiste, chanteuse, rappeuse et initiatrice de plusieurs concepts, elle dirige aujourd’hui Gen Ji Hip-Hop, une association exclusivement portée par des femmes engagées dans les industries culturelles et créatives.
Son parcours artistique compte déjà plusieurs distinctions. Magui a notamment été désignée à deux reprises meilleure rappeuse du Sénégal par le prix Rap 221 Women of the Year, en 2020 puis en 2023. Des tournées nationales, mais aussi des expériences en Europe et dans plusieurs pays de la sous-région africaine, ont également contribué à enrichir son expérience.
À travers Gen Ji Hip-Hop, elle porte une conviction forte : les femmes doivent pouvoir accéder aux mêmes espaces, aux mêmes opportunités et aux mêmes responsabilités dans les cultures urbaines. Créée en 2016, l’association est née d’une volonté claire : « améliorer les conditions de la femme dans les cultures urbaines et dans les industries culturelles et créatives », explique Magui Diop.
Dix ans après sa création, Gen Ji s’appuie sur un réseau de femmes issues de différents domaines : musique, photographie, journalisme, arts visuels, mode, activisme et féminisme. Parmi ses membres figurent notamment des artistes et professionnelles reconnues de la scène culturelle sénégalaise. Pour Magui, cette diversité constitue l’une des principales forces de l’association.
Des femmes aux parcours différents se retrouvent autour d’un même objectif : créer davantage d’opportunités pour celles qui évoluent dans les cultures urbaines. Parmi les initiatives emblématiques de Gen Ji figure le festival Wakhal Sounou Bop, dont trois éditions ont déjà été organisées. Le rendez-vous se veut à la fois artistique et militant. Il permet aux femmes d’occuper davantage les scènes, tout en ouvrant un espace de réflexion sur leur situation professionnelle.
Programmation, rémunération, accès aux opportunités, capacité à vivre de son art : autant de questions que l’association souhaite documenter et mettre au débat. « C’est un festival aussi pour célébrer la femme, pour lui donner plus de temps de scène », souligne Magui Diop.
Mais au-delà de la célébration, Gen Ji veut également mesurer les réalités. Combien de femmes sont programmées ? Combien travaillent réellement dans le secteur ? Combien sont rémunérées ? Et surtout, combien peuvent vivre durablement de leur pratique artistique ? Ces interrogations sont au cœur du combat porté par l’association. L’action de Gen Ji ne se limite pourtant pas aux événements culturels.
L’association accompagne également des programmes de recherche afin de rendre accessibles au grand public des résultats parfois complexes. Magui cite notamment l’accompagnement du programme Ados, financé par le CRDI, autour des violences basées sur le genre. Sur plusieurs années, Gen Ji a participé à des campagnes de sensibilisation utilisant les outils des cultures urbaines : graffiti, musique, rencontres de terrain et groupes de discussion.
Une chanson consacrée à l’inceste et aux violences basées sur le genre a notamment été produite. Des actions ont également été menées auprès de jeunes filles et de jeunes femmes, y compris dans des zones rurales et des milieux éloignés des grands centres urbains. L’objectif est simple : faire de l’art un outil de transmission. Gen Ji travaille également à la professionnalisation de ses membres.
À travers des programmes de formation, l’association a notamment accompagné une vingtaine de femmes dans les domaines de l’administration culturelle, de la photographie et de la vidéo. Ces formations certifiantes visent à renforcer les compétences de professionnelles déjà engagées dans le secteur, mais aussi à leur permettre de mieux structurer leurs activités. Pour Magui, l’autonomisation passe nécessairement par les compétences.
Être artiste ne doit pas seulement signifier savoir créer. Il faut également savoir administrer un projet, communiquer, produire, gérer une carrière et comprendre les mécanismes de l’industrie culturelle. La prochaine étape est particulièrement ambitieuse. Gen Ji souhaite, à terme, disposer de son propre espace : la Maison des femmes des cultures urbaines. L’idée part d’un constat vécu par de nombreuses professionnelles : l’accès aux espaces culturels demeure souvent dépendant de structures et de responsables majoritairement masculins. « On est chaque fois obligés de les demander, de dépendre d’eux pour avoir des espaces pour faire nos activités, pour faire nos formations, pour recevoir des invités », explique Magui.
La création de cette maison permettrait ainsi de disposer d’un lieu permanent consacré aux femmes des cultures urbaines : formation, création, rencontres, résidences, accompagnement professionnel et événements pourraient y être développés. Ce projet traduit une volonté d’autonomie. Autre ambition majeure : faire évoluer Wakhal Sounou Bop vers un véritable rendez-vous professionnel régional. Le projet porte le nom de West African Women in Music Forum.
L’ambition est de créer une plateforme consacrée aux femmes de la musique en Afrique de l’Ouest, réunissant artistes, professionnels, bookers, programmateurs, producteurs et autres acteurs de l’industrie. Le forum devrait également intégrer des rencontres professionnelles de type B2B afin de favoriser les collaborations et la circulation des talents. L’objectif est de créer un marché où les artistes pourraient rencontrer des professionnels susceptibles de les accompagner, de les programmer ou de les faire circuler sur les scènes internationales.
Gen Ji veut ainsi créer un espace où la question de la représentation féminine ne serait plus secondaire, mais constituerait le cœur même du dispositif. La nouvelle vision de Gen Ji comprend également un programme de mentorat baptisé Royoukay. Le principe est de mettre en relation des femmes expérimentées avec de jeunes professionnelles qui commencent leur carrière. Une journaliste confirmée pourrait ainsi accompagner une jeune journaliste pendant plusieurs mois. Une artiste expérimentée pourrait guider une jeune créatrice. Une professionnelle de la photographie pourrait transmettre son expérience à une débutante.
L’objectif est de favoriser une transmission directe entre générations. Pour Magui, les femmes accomplies doivent pouvoir ouvrir des portes à celles qui arrivent derrière elles. Cette logique de transmission pourrait concerner tous les domaines représentés au sein de Gen Ji: journalisme, musique, photographie, peinture, mode ou encore production culturelle. L’association a également commencé à susciter l’intérêt au-delà des frontières sénégalaises.
Des femmes au Mali et en Gambie ont notamment rejoint cette dynamique ou créé des initiatives inspirées de l’expérience de Gen Ji . Pour Magui Diop, cette expansion constitue une véritable source de fierté. Le projet ne se limite donc plus à une organisation sénégalaise. Il commence à prendre la forme d’un réseau de femmes engagées dans les cultures urbaines à l’échelle ouest-africaine.
Une campagne d’adhésion doit permettre d’aller davantage à la rencontre des femmes présentes dans les différentes régions du pays, avec l’objectif de leur faire connaître les possibilités offertes par la plateforme. Présidente depuis peu, Magui Diop arrive à la tête de Gen Ji dans une période où l’association entend franchir un nouveau cap. Son expérience d’artiste nourrit son engagement associatif.
Elle connaît les contraintes du secteur, les difficultés liées à la visibilité, à la professionnalisation et à l’accès aux opportunités. Son parcours lui permet aussi de mesurer l’importance des réseaux. Avec Gen Ji , elle défend désormais une autre manière de penser la place des femmes dans les cultures urbaines : non plus seulement comme artistes à programmer, mais comme professionnelles capables de diriger, produire, décider, entreprendre et transmettre.
La Maison des femmes des cultures urbaines, le West African Women in Music Forum, le programme Royoukay et les actions de sensibilisation constituent les quatre grandes orientations de cette nouvelle phase. Après dix années d’existence, Gen Ji Hip-Hop veut ainsi transformer l’expérience accumulée en une nouvelle force collective. Et pour Magui, le combat est loin d’être terminé. Il commence peut-être même à changer d’échelle.
Fatou Ba






