Le parquet financier relance le dossier des 37 milliards

Des interrogations sur l'utilisation d'une avance de démarrage de 37 milliards de francs CFA aux plaintes déposées au Sénégal et en Espagne, le dossier ASER-AEE Power n'a cessé de prendre de l'épaisseur. En rompant le silence, le Pool judiciaire financier confirme que plusieurs enquêtes sont en cours pour démêler les responsabilités dans cette affaire aux multiples ramifications.
Le Pool judiciaire financier (PJF) est sorti de son silence dans le dossier du marché d’électrification rurale liant l’Agence sénégalaise d’électrification rurale (Aser) aux sociétés AEE Power. Dans un communiqué publié hier, le Parquet financier a fait le point sur plusieurs procédures en cours, confirmant notamment l’existence de l’enquête ouverte à la suite de la plainte déposée en octobre 2025 par le député Thierno Alassane Sall pour faux, usage de faux et détournement de deniers publics. Une communication qui a aussitôt fait réagir le leader de la République des valeurs (RV). « Des mois après ma plainte d'octobre 2025 dans le dossier Aser, et les auditions de la Section de recherches, je me réjouis de voir le PJF rompre le silence », a-t-il déclaré. Avant d'ajouter : « 37 milliards ne s'évaporent pas sans coupables. Détourner l'argent d'un marché d'électrification rurale est un crime contre nos compatriotes des campagnes. »
Par ailleurs, selon le communiqué du Parquet financier, trois procédures distinctes gravitent actuellement autour de ce dossier devenu l'un des plus controversés de la commande publique sénégalaise. La première remonte au 17 septembre 2024. L'administrateur de la société espagnole AEE Power EPC SAU avait alors saisi la justice sénégalaise d'une plainte avec constitution de partie civile contre l'administrateur d'AEE Power Sénégal, le gestionnaire du projet et la société elle-même pour tentative d'escroquerie, faux, usage de faux et manœuvres frauduleuses.
La deuxième procédure a été ouverte le 6 janvier 2025 à la Division des investigations criminelles (Dic), à la suite d'une plainte de l'Agent judiciaire de l'État. Elle porte sur l'utilisation présumée d'une fausse quittance d'un montant de 918 339 800 F CFA dans le cadre de l'enregistrement du contrat entre l'Aser et AEE Power EPC. Le Parquet financier précise que ces deux dossiers présentent des liens évidents de connexité et qu'ils sont désormais suivis par le même juge d'instruction.
Enfin, la troisième procédure concerne la plainte déposée en octobre 2025 par Thierno Alassane Sall contre X pour faux, usage de faux et détournement de deniers publics. Une enquête a été confiée à la Section de recherches de Dakar, qui poursuit ses investigations.
Retour sur un marché devenu explosif
À l'origine, le dossier concerne un vaste programme d'électrification rurale évalué à plus de 91 milliards de francs CFA. Signé en août 2022 entre l'Aser et AEE Power EPC, le projet devait permettre l'accès à l'électricité de plus de 1 700 villages répartis dans plusieurs régions du Sénégal. Les premières tensions apparaissent au cours de l'année 2024 autour d'une avance de démarrage de 37,7 milliards de francs CFA versée dans le cadre de l'exécution du contrat. Le différend oppose alors AEE Power EPC, société de droit espagnol titulaire du marché, à AEE Power Sénégal, partenaire local associé à l'exécution du projet. Au fil des mois, plusieurs correspondances échangées entre les parties, l'Arcop, la Sonac et les bailleurs espagnols font apparaître des divergences sur l'utilisation des fonds, les garanties financières et l'exécution du contrat.
Le 2 octobre 2024, l'Autorité de régulation de la commande publique (Arcop) décide de suspendre le marché à titre conservatoire. Parmi les motifs avancés figurent les interrogations sur la traçabilité de l'avance de démarrage ainsi que les conditions d'émission de certaines garanties d'assurance. Dans le même temps, la banque espagnole Santander, partenaire financier du projet, fait état de difficultés à obtenir des informations satisfaisantes sur l'utilisation des fonds déjà décaissés.
En outre, à partir de 2025, le dossier quitte progressivement le seul terrain contractuel pour devenir un sujet politique majeur. Thierno Alassane Sall multiplie les sorties publiques et les interpellations du gouvernement. Il dénonce ce qu'il considère comme des zones d'ombre persistantes autour des 37 milliards de francs CFA décaissés. Dans le même registre, le député Pape Djibril Fall demande l'ouverture d'une commission d'enquête parlementaire afin de faire toute la lumière sur cette affaire.
De son côté, la nouvelle direction de l'Aser affirme avoir découvert plusieurs irrégularités après sa prise de fonction. Le directeur général Jean-Michel Sène a annoncé, le 1er avril dernier, avoir déposé une plainte contre son prédécesseur après des audits internes portant sur les conditions de décaissement des fonds. Selon lui, l'avance de 37 milliards de francs CFA aurait été versée sans que toutes les vérifications requises aient été effectuées. Des allégations que contestent les autres protagonistes du dossier.
La prise de parole du Parquet financier constitue la première clarification officielle sur l'état des procédures en cours. Elle confirme que plusieurs enquêtes avancent simultanément sur des aspects différents du dossier : litiges contractuels entre partenaires, soupçons de faux documents administratifs et accusations de détournement de deniers publics. Pour Thierno Alassane Sall, cette étape marque le début d'une phase décisive. Le député affirme vouloir poursuivre le combat judiciaire aussi bien devant les juridictions sénégalaises qu'espagnoles.
FATOU BA (STAGIAIRE)






