Publié le 5 Mar 2024 - 22:21
COOPÉRATION ENTRE LES ÉTATS DE L’AES ET LE MAROC

 Le Sénégal risque de perdre le marché malien au profit du Maroc

 

Les pays de l’Alliance des États du Sahel semblent s’éloigner des pays de la CEDEAO pour se rapprocher du Maroc qui leur a proposé une alliance géostratégique. Le royaume chérifien entend offrir aux pays sahéliens un accès à ses ports de l’Atlantique, ceci au détriment du Sénégal qui possède un excédent commercial avec son voisin du Mali.

 

Les États de l’alliance du Sahel (AES) ne s’isolent pas, ils changent de partenaires et de modalités de coopération. Parce qu’il y aura des cadres institutionnels qui seront mis en place pour gérer les déplacements des biens et des personnes. C’est la réponse de la chercheuse Niagalé Bagayoko. La présidente de l’African Security Sector Network faisait référence aux nouvelles propositions du Maroc à ces États qui ont décidé de se retirer de la CEDEAO.

Le 6 novembre 2023, le roi Mohammed VI a proposé le lancement d’une initiative internationale favorisant l’accès des États du Sahel à l’océan Atlantique. Dans le prolongement de cette proposition, le 23 décembre, la diplomatie marocaine a convié les ministres des Affaires étrangères de ces quatre États, sanctionnant cette première entrevue par l’adoption d’une feuille de route.

Tous ont exprimé à cette occasion leur adhésion à l’initiative chérifienne de facilitation d’accès à l’Atlantique. Une main tendue qui ‘’offre de grandes opportunités pour la transformation économique de l’ensemble de la région’’, peut-on lire dans le communiqué final, renseigne ‘’Jeune Afrique’’.

Une initiative qui pourrait faire perdre d’importants marchés au Sénégal dont une grande partie de l’économie dépend du Mali. Il y a deux ans, les groupements économiques du Sénégal, la Coordination des professionnels des transports routiers du Sénégal (CPTRS) et le Collectif des acteurs des transports routiers du Sénégal avaient déjà alerté sur les risques de la fermeture de frontières entre les deux pays, en raison des sanctions économiques et financières imposées au Mali en 2022.  

Le Mali est le premier partenaire économique du Sénégal. Quand on dit premier partenaire, on parle de 250 milliards de francs CFA par an qui sont en jeu. Quand on parle d’économie, sur les 20 millions de tonnes, les quatre millions sont des marchandises à destination du Mali. Quand on parle de conteneurs qui débarquent, c’est 6 000 conteneurs par mois’’, avait déclaré Mbaye Mbengue, président de cette structure.

Selon le site Sikafinance, en 2022, Dakar demeurait le principal client de Bamako. Les importations du Mali en provenance du Sénégal se sont élevées à 296,91 milliards de francs CFA au cours du premier semestre 2022. Soit une hausse de 26,91 % par rapport à la même période de l’année précédente. Selon la même source, Dakar représente environ 70 % du trafic en direction du Mali.

Par ailleurs, le port de Ndayane avait pour objectif de décongestionner le Port autonome de Dakar pour capter les investissements maliens. Les échanges entre Bamako et Dakar, c’est entre 1 200 et 1 300 camions par jour. L’axe Dakar - Bamako fait vivre des milliers de personnes de manière directe et indirecte des deux bords. Une diminution du flux au détriment d’autres pays comme le Maroc ou la Guinée pourrait avoir des conséquences déficitaires sur l’économie sénégalaise.

Le royaume chérifien à l’assaut du fret malien

Si la distance entre Dakar et Bamako est de 1 350 km, celle qui relie la capitale malienne et guinéenne est de 950 km.

Pour rappel, les autorités guinéennes n’ont jamais caché leurs ambitions pour ce marché juteux en matière de services de fret : produits halieutiques, produits alimentaires, ciment, entre autres. En 2016, l’ancien président guinéen, Alpha Condé, avait fait l’annonce de la construction de cette autoroute à péage, lors d’une visite à Kindia. La Chine devrait être le partenaire. Mais depuis lors, le projet de ce corridor peine à se réaliser.

Pourtant, l’idée a été agitée par le gouvernement de la transition, à la suite des sanctions de la CEDEAO contre le Mali. Conakry s’était solidarisé de la junte malienne pour permettre la libre circulation des marchandises. À l’époque, la Guinée avait affiché son désaccord. Par la voix du colonel Sadiba Coulibaly, le Comité national du rassemblement pour le développement (CNRD) avait réaffirmé que ‘’les frontières aériennes, terrestres et maritimes de la République de Guinée restent toujours ouvertes à tous les pays frères, conformément à sa vision panafricaniste’’. La réalisation d’un tel projet risque également d‘affecter fortement les retombées économiques du Sénégal.

Très fin et pragmatique en diplomatie, le royaume chérifien a les moyens de ses ambitions. Rabat tire profit du retrait de la France au Sahel et des divergences profondes entre son rival Alger et le Mali pour avancer ses pions au Sahel.  L'un des objectifs entre le Maroc et ces pays (Mali, Burkina Faso, Niger et Tchad) est de permettre ‘’l’accélération de la connectivité régionale et des flux commerciaux’’, et ‘’la prospérité partagée dans la région’’.

À cet effet, le retrait militaire de la France des pays du Sahel, l’annulation de plusieurs accords conclus avec l’ancienne puissance coloniale ainsi que la réduction de certains aspects de la coopération économique entre Paris et les capitales de la région offrent, dans leur ensemble, ‘’une opportunité pour remodeler cet espace géopolitique dans laquelle le Maroc occupera une position de leader grâce aux initiatives stratégiques annoncées et qu’il a commencées à mettre en œuvre’’, estime Moussa El Malki, le président du Forum africain pour le développement, la recherche géographique et stratégique dans les colonnes de ‘’Jeune Afrique’’.

Amadou Camara Gueye

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