Publié le 25 Oct 2017 - 00:06
RENCONTRE SUR LA MARCHANDISATION DE L’EDUCATION

L’Etat s’inscrit dans le privé

 

Dakar abrite depuis hier une rencontre sur la marchandisation de l’éducation dans l’espace francophone. La Cosydep et ses partenaires veulent constituer une force de résistance et de proposition d’alternatives face au phénomène. Seulement, le Sénégal qui accueille l’évènement a des ambitions de privatisation de l’éducation. Dans le primaire comme dans le moyen, le pays est à 15% des effectifs dans le privé, sans compter les initiatives dans le supérieur.

 

La question de la privatisation de l’Education préoccupe de plus en plus les acteurs du système et des organisations de la société civile à travers le monde. Ainsi, une rencontre de 4 jours s’est ouverte hier à Dakar sur le thème. Sur initiative de la Cosydep, plusieurs délégations venues de divers pays francophones d’Afrique et d’ailleurs (Belgique, Suisse, Canada, France…) vont se pencher sur la ‘’marchandisation de l’éducation’’.  Cette rencontre qui fait suite à d’autres parts du constat selon lequel malgré l’engagement de la communauté internationale pour une éducation de qualité gratuite pour tous, on note une montée vertigineuse des écoles privées. Le plus inquiétant dans tout cela, relève un intervenant, c’est que des multinationales font le tour du monde pour proposer un autre type d’éducation standardisé qui, à terme, posera un problème de qualité. Si l’on en croit Sonia Chebbi de la Fédération internationale des centres d’entraînement aux méthodes d’éducation active (Ficeméa), les géants du numérique appelés GAFAM (Google, Amazone, Facebook, Apple, Microsoft) collectent les données des élèves, du primaire à l’université, afin de mieux proposer des contenus éducatifs. ‘’Cette montée des appétits’’ du privé se fait sentir dans presque tout le monde entier.

Seulement, au moment le Sénégal est choisi pour abriter un tel évènement, les autorités du pays semblent être dans une toute autre logique. La privatisation de l’éducation y est non seulement un fait réel, mais surtout, c’est une politique de l’Etat. Il suffit d’interroger les chiffres émanant  du ministère sénégalais de l’Education pour s’en rendre compte. ‘’Entre 2007 et 2016, le nombre d’établissements privés (secondaire) est passé de 136 à 503, soit un peu plus du triple de ce type d’établissements. Ce qui correspond à un TAMA (taux d’accroissement moyen annuel) de 15,6%. Sur la même période, les établissements du Public ont connu un accroissement moyen annuel de 15,4% en passant de 87 à 317’’.  Ce passage, extrait du rapport national sur la situation de l’Education 2016, indique donc clairement qu’en 2016, le nombre d’écoles privées (503) dans le secondaire est largement supérieur à celle publiques (317).

Dans le primaire, 15,9% de l’effectif des élèves se sont inscrits dans le privé  en 2016. Le chiffre était de 11,6% en 2005, si l’on se fie au document du ministère. Soit, 4,3 points de progression en 10 ans. De quoi donner  satisfaction au gouvernement qui, dans le rapport, avoue avoir une politique de libéralisation de l’offre éducative. ‘’Cette performance est l’aboutissement d’un processus qui a été enclenché et qui s’est maintenu au cours des dernières années. Il convient de souligner l’importante contribution des écoles franco arabes privées notamment dans les zones où l’école classique avait du mal à s’implanter’’, se réjouit-on. D’ailleurs, le gouvernement s’attend à ce que le secteur privé ait une part importante dans l’atteinte de la scolarisation pour tous.

Dans cette progression, c’est le milieu urbain qui connaît la croissance la plus rapide. Les régions sont toujours dominées par les établissements de l’Etat (entre 400 et 900 écoles publiques en fonction des régions et rarement plus de 30 pour le privé), mais le privé s’impose dans la capitale. À titre illustratif, Pikine et Guédiawaye, comptent 525 établissements privés contre 152  publics. Dans le département de Dakar, c’est 302 écoles privées primaires pour 147 qui relèvent du public. De quoi réjouir les autorités de l’Etat qui, par la même occasion, tentent de se justifier. ‘’L’académie de Dakar, classée première du point de vue de la participation du Privé, doit ce rang principalement au dynamisme des écoles privées laïques qui ont pu s’implanter à proximité des populations, dans les zones où le manque d’espace apte à la construction règlementaire d’édifices scolaires, a été défavorable à l’école publique’’, lit-on.

La satisfaction de l’Etat face à la croissance du privé

S’agissant du moyen, il donne moins de satisfaction aux gouvernants. En 2008, le nombre d’élèves dans le privé était de 17,8%. Mais en 2016, cet effectif a chuté à 15,4%. Soit une légère baisse de 2,4 points de pourcentage, mais surtout moins que ce qui a été prévu. ‘’L’objectif du gouvernement de scolariser 16% (Simul PAQUET) des effectifs de l’Enseignement moyen au niveau du Privé, en 2016, n’est pas encore atteint. Car durant cette année, le pourcentage d’élèves inscrits dans les collèges privés est de 15,4%, sensiblement en dessous de la cible. Cette cible n’est dépassée que dans les Académies de Rufisque avec 21,6%, de Pikine-Guédiawaye (35,2%) et de Dakar (44,3%)’’, regrette-t-on dans le document.

Il est à noter que beaucoup d’acteur de l’éducation et de la société civile doutent  de la fiabilité des statistiques du ministère. Selon l’un d’eux, quand l’Etat donne des chiffres du privé, c’est uniquement les écoles autorisées. Un décompte qui ne tient pas compte des clandestins et de certaines initiatives privées comme les daara. Ainsi donc, plusieurs interlocuteurs voudraient que ces statistiques soient prises ‘’avec des pincettes’’. Il n’en demeure pas moins que même les chiffres ne sont pas exacts, ils donnent au moins une indication claire de la situation. Dans le même élan, le ministère de l’Enseignement supérieur a pour objectif de faire du Sénégal un hub de l’enseignement supérieur privé dans la sous-région. C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre sans doute la décision de l’Etat d’allouer aux établissements privés d’enseignement supérieur (EPES) une subvention de 5 milliards pour caser des milliers de nouveaux bacheliers qui n’ont pas de place dans les universités publiques. Une enveloppe qui leur permet d’aller jusqu’à la licence, mais dénoncé à l’époque par le principal syndicat du supérieur, le Saes.

Standardisation et nivellement vers le bas

Ainsi, à partir de ce constat, il apparaît nettement que les autorités sénégalaises ne sont pas sur la même ligne que Frédérique Rolet de SNES-FSU. Ce dernier invite les Etats ‘’à assurer les ressources pédagogiques pour que le privé ne prennent pas le relais’’. Un discours qui déjà semble être tombé dans l’oreille d’un sourd. Cependant, le Sénégal n’est pas le moins bien classé comparé à d’autres pays francophones, que ce soit dans le contient noir ou ailleurs. En France par exemple, si l’on en croit le représentant de l’ambassade, 17% des effectifs scolarisés sont dans le privé. Dans l’enseignement technique, c’est un jeune sur deux qui prépare son diplôme dans le privé. Dans le secteur de l’agriculture, ce sont les 2/3 qui sont hors du public. D’après  Luc Alain de CSF-ES, dans 23 pays francophones, le privé représente 25% des effectifs scolaires. Dans des pays comme la Côte d’Ivoire, le Togo ou Madagascar, le taux se situe entre 60 et 80%. Haïti vient en tête avec 90%. Quant à la République démocratique du Congo, elle se singularise par le fait que ses écoles publiques soient payantes. Face à ce phénomène, les acteurs pensent que l’alliance et la solidarité sont indispensables pour avoir des forces de résistance et de proposition.

En fait, le problème fondamental avec le privé, c’est le risque d’un nivellement par le bas. En effet, outre le risque de la standardisation avec les multinationales, il y a le non-respect de plusieurs principes, normes et exigences en matière de qualité de l’éducation. Concernant le Sénégal par exemple, le privé est perçu comme assurant un enseignement de qualité, parce qu’il y a moins de perturbations et des effectifs réduits. Le secrétaire général du Saems, premier syndicat du moyen-secondaire, Saourou Sène, demande à ce que cette vision soit fortement relativisée.

‘’Dans le privé, il y a des écoles qui sont une référence pour l’éducation nationale. Je pense à Yavuz Selim, les Pédagogues ou Hyacinthe Thiandoum qui font de bons résultats. Mais c’est l’arbre qui cache la forêt. Il y a de nombreuses écoles privées qui échappent au contrôle de l’Etat en termes de recrutement de personnel’’, tempère-t-il. Selon lui, très souvent, il y a le souci financier qui fait que les enseignants recrutés sont des bacheliers, licenciés ou maîtrisards qui n’ont aucune formation pédagogique. Même position de la part de Luc Alain qui pointe du doigt des salaires bas et une absence de syndicat. ‘’Malgré le nombre élevé de ces écoles, en termes de résultats, le public l’emporte de loin (au Sénégal)’’, renchérit Saourou Sène. Certains intervenants estiment qu’il faudrait même mettre un terme aux subventions accordées par l’Etat au privé. Le débat étant posé et la mobilisation forte, les acteurs espèrent qu’ils parviendront à faire reculer le privé et amener l’Etat à assumer pleinement sa mission consistant à garantir à chaque enfant une éducation publique, gratuite, de qualité et accessible.   

BABACAR WILLANE

 

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