Publié le 8 Jan 2021 - 23:40
FILIERE ARACHIDE

Se réinventer ou disparaitre

 

Les différents acteurs de la filière arachidière ont échangé hier en webinaire organisé par l’Initiative prospective agricole rurale et le Cadre national de concertation des ruraux, autour du thème ‘’Campagne de commercialisation de l’arachide : enjeux et défis dans un contexte de Covid-19’’. Il a été question d’identifier les couacs et de proposer des solutions durables.

 

La campagne de commercialisation de l’arachide, lancée en novembre, est loin d’être un fleuve tranquille, comme chaque année. Le fait saillant de cette période cruciale d’une filière stratégique pour le Sénégal, n’est autre que la dissonance notée entre les producteurs et la Société nationale de commercialisation des oléagineux du Sénégal (Sonacos). Les premiers ont tourné le dos aux seconds pour vendre plus cher leur production aux exportateurs étrangers. En vue de rétablir son équilibre et pouvoir couvrir ses charges fixes, l’entreprise propose un blocage des exportations en début de campagne jusqu’à la satisfaction des besoins des huiliers à au moins 70 %.

Elle préconise, en outre, la préservation du capital semencier et la réglementation de l’importation d’huile raffinée qui permettra aux huiliers d’écouler leurs marchandises. Cela en vue d’obtenir des financements à court terme pour les fonds de commercialisation de l’arachide et, à long terme, investir dans l’achat de nouveaux équipements et fournir d’autres produits dérivés.

Selon le coordonnateur achat graines de la Sonacos, le problème actuel découle de plusieurs dysfonctionnements. ‘’Le mode de détermination du prix au producteur est en déphasage avec les prix constatés sur le marché local. On a besoin de mettre en place un organisme d’arbitrage pour voir les tendances de prix sur le marché et qui va participer à la fixation du prix au producteur. Normalement, les huiliers doivent être à même de couvrir 30 % des besoins nationaux en huile, soit 200 000 tonnes. Mais pour y arriver, il faudrait qu’ils puissent disposer d’un approvisionnement correct en graines’’, explique Louis Michel Cissé.

Ce dernier demande que la Sonacos serve d’intermédiaire entre les producteurs et les exportateurs.

L’entreprise a une capacité de transformation de 360 000 tonnes d’arachide qu’elle peine à atteindre depuis des années. C’est un problème d’approvisionnement en matière première, selon M. Cissé. Qui ajoute que ‘’les charges fixes ne peuvent être couvertes que par de l’activité. Si on n’a pas de matière première, ce ne sera pas possible. Aujourd’hui, face à la Covid-19, chaque nation doit compter sur ses propres ressources et exporter l’excédent. Qu’on nous donne un minimum pour pouvoir fonctionner’’.

‘’A chaque campagne, il y a des frustrations’’

Ce cadre d’échange a permis aux producteurs de toucher du doigt les principaux goulots d’étranglement de la commercialisation de l’arachide. Tout part de la productivité qui, selon leur analyse, est en baisse. ‘’A chaque campagne, il y a des frustrations et c’est souvent lié au prix. Pourtant, il ne doit pas constituer une difficulté, s’il est basé sur les dépenses du producteur et le rendement à l’hectare. En moyenne, c’est entre 600, 700 kg à l’hectare. Il est impossible qu’on ait, dans ces conditions, des prix compétitifs pour les transformateurs et les exportateurs. De plus, il est extrêmement rare que tous ces acteurs se mettent autour d’une table pour discuter sérieusement des contraintes. J’estime que la concertation est la voie pour redresser cette filière’’, fait savoir le directeur général du Cadre national de concertation des ruraux (CNCR). 

Les textes réglementaires, selon Ousmane Ndiaye, sont en déphasage avec la réalité du terrain. Le décret de 1985 organisant la commercialisation de l’arachide trouvait sa pertinence dans le fait que l’Etat était le seul acheteur. Or, le secteur a été libéralisé en 2014. ‘’J’interpelle, poursuit-il, les acteurs privés et les industriels pour voir comment, ensemble, on peut proposer une réforme. Car c’est nous qui subissons ces textes. On doit s’organiser pour que la fixation du prix puisse refléter les intérêts des différents acteurs et améliorer la productivité de l’arachide. Nous devons prendre les devants et non attendre l’Etat qui a fait beaucoup d’efforts. Mais où va l’argent que le gouvernement mobilise pour la filière ?’’.

L’agriculteur plaide pour une contractualisation entre des producteurs organisés et des transformateurs organisés. C’est le cas entre l’Association sénégalaise pour la promotion du développement à la base (Asprodeb) et la Compagnie d’exploitation des oléagineux depuis quatre ans. Toutefois, l’environnement institutionnel entrave la mise en œuvre de cette contractualisation.

En effet, les services du ministère du Commerce s’opposent à l’activité directe entre les producteurs et les privés. A en croire la tutelle, cette révision des textes est prévue. Dans la même dynamique, il a été mis en place un Comité interministériel de suivi des exportations de l’arachide.

De l’avis du directeur de cabinet du ministère de l’Agriculture, Moussa Mbaye, ‘’c’est bon d’avoir beaucoup d’étrangers. Mais sans une meilleure concertation, cela pourrait créer des risques sur la reconstitution du capital semencier et sur l’approvisionnement correct des huileries. Le Sénégal a une réglementation fournie, mais en déphasage avec la pratique. Ce sont les acteurs qui agissent en marge de cette réglementation’’.

Pour les acteurs, la Covid-19 a montré la grande vulnérabilité du Sénégal quant à sa production intérieure expliquant son exposition aux fluctuations extérieures. Une restructuration de la filière arachidière, qui est historiquement un pilier économique, s’impose. ‘’Nous devons réaliser cette autosuffisance alimentaire, d’où la nécessité d’améliorer notre production nationale, tant pour l’arachide que les autres céréales. Cela, afin d’augmenter notre résilience. La pandémie nous donne l’occasion de nous ressaisir pour mieux gouverner notre filière. Aujourd’hui, la demande est forte ; il faut en profiter pour repositionner le Sénégal et redéfinir nos objectifs en fonction de cette demande’’, pense pour sa part le directeur général de la Banque agricole, Malick Ndiaye.

Une contradiction dans les statistiques

Certains acteurs, notamment les huiliers, estiment que la production est plus faible cette année, pendant que le gouvernement parle d’une hausse de 400 000 tonnes. Selon le directeur de la Copeol, Nicolas Brugvin, ‘’on est dans des chiffres complètement surréalistes. La réalité, c’est que la filière arachidière est mourante. Le Sénégal est resté sur un style mono produit et s’est focalisé sur la production d’huile. Toutes les usines sont à l’arrêt depuis trois ans. Il n’y a pas de transformation. Le ministère a signé un accord avec la Chine, sans aucune concertation et elle est favorisée au détriment de l’industrie sénégalaise. Lorsque la Chine aura comblé son déficit de production, les producteurs sénégalais risquent de se retrouver avec leurs récoltes sur les bras et cela peut arriver à la prochaine campagne’’.

‘’La Cenia ne représente personne’’

Au-delà de proposer des pistes de solution, les acteurs ont, à l’unanimité, réclamé la réforme total du Comité national interprofessionnel de l’arachide (Cenia) ou sa dissolution. ‘’Il y a une pléthore d’acteurs dans la filière. On ne sait pas qui fait quoi. Il revient au ministère de repérer les véritables acteurs et de retirer ceux qui polluent la discussion et la prise de disposition, car ils sont dans le Cenia, mais ne produisent pas un seul kilo d’arachide’’, défend Ousmane Ndiaye.

Selon les participants, la multiplicité de nouveaux acteurs dans la commercialisation qui ont intégré l’interprofessionnelle ont des intérêts desservant le partage des risques commerciaux. ‘’Le Cenia ne représente personne. Toute la gouvernance a été reprise par le ministère qui poursuit des objectifs différents de ceux des producteurs. Il n’y a plus de filière, mais une production déclinante. Il faut laisser la gestion aux acteurs et liquider le Cenia’’.

Depuis le XIXe siècle, 50 % de la superficie du Sénégal est occupée par la culture d’arachide. Le secteur emploie deux tiers de la population rurale et près d’un tiers des ménages produit de l’arachide. Malgré son importance, il occupe seulement 4 % de la production d’huile face à une percée de l’huile de palme au Sénégal.

EMMANUELLA MARAME FAYE

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