Publié le 17 Jan 2012 - 17:08
LA CHRONIQUE DE MAGUM KËR

Touba et la laïcité domptée

La déclaration du chef de l’Etat à la cérémonie prélude au grand Magal à Touba a révélé la foi profonde de l’homme politique en sa communauté religieuse. Et cette foi l’a dopé à ce point que son regard sur le futur immédiat de notre pays, à l’orée de l’élection présidentielle, reste serein et confiant. Être disciple mouride, c’était assumer un destin personnel, dès ses années studieuses quand sur les bancs des diverses facultés des universités françaises, ''il trompait le toubab'', ainsi que le diront plus tard certains étudiants de la nouvelle génération, nationaliste en diable, rétif à Marx et aux autres doctrinaires d’occident.

L’Histoire dira si le président Abdoulaye Wade a fermé pour de bon le cycle des hommes politiques sénégalais occidentalisés jusqu’au bout des ongles que furent Blaise Diagne, Lamine Guèye, Léopold Senghor et même Abdou Diouf, dont on raconte que, de peur qu’il ne restât en France après ses études, sa tante Madame Toutane Basse avait expressément demandé au président du Conseil de gouvernement Mamadou Dia, en escale à Paris, de le ramener, ses études étant terminées. En tout état de cause, ce ne sont pas les candidats à l’exercice de fonctions électives qui assiègent les marabouts qui vont perpétuer la tradition assimilationniste bouleversée par ''Gorgi'' le talibé mouride.

Le président Wade était dès le début un cas d’école sous le rapport du nationalisme qu’il professait déjà étant étudiant et qui le mena au Mouvement de libération national (MLN) de Joseph Ki-Zerbo. Comme déjà évoqué, un apprenti de ''car rapide'' anonyme avait scellé la personnalité du nouvel élu de mars 2000, en manifestant sa joie dans une danse déséquilibrée, la jambe dans le vide : ''Président, mouné Mbacké !'' Si c’est là la perception populaire, la petite bourgeoisie urbaine et la classe moyenne en général que la générosité mal partagée du président incommode et parfois même déstabilise, devront prendre leur mal en patience.  

Le rapport de Touba au pouvoir temporel a toujours été d’une douce et discrète influence depuis Blaise Diagne et malgré les frustrations que semblent susciter les faveurs à Touba dans les autres confréries, l’impact négatif est altéré par le fait que les ''Serigne Touba'' sont toujours assez généreux et partageurs envers leurs homologues. Aux heures des grandes crises nationales, la voix de Touba a pesé sur le dénouement et la mémoire collective peut retenir qu’un face-à-face dramatique entre Mamadou Dia imbu de son pouvoir et le Khalife Fadilou Mbacké a été fatal au président du Conseil de gouvernement comme celui entre le Khalife Abdou Lahad et le président Senghor en 1979 marquait le déclin de son pouvoir.

Le rapport du président mais encore de toute la classe politique et la société civile à Touba amène cependant à se poser la question de l’emprise réelle de la laïcité sur notre société. Mais aussi à s’instruire de ce paradoxe de Touba dont les maîtres professent, suivant la tradition établie par le Grand Cheikh, un détachement absolu par rapport au pouvoir temporel. La biographie de Cheikh Ahmadou Bamba par son fils Serigne Bachir Mbacké nous édifie sur son comportement à l’égard des chefs temporels. Son attitude intriguait ses contemporains, lesquels jugeaient pour le moins insensé le peu d’intérêt qu’il accordait aux princes de son époque.

Ainsi en fut-il du Damel Samba Laobé Fall qui demanda l’intercession de son vénérable père pour qu’il fût son cheikh comme lui-même l’avait été pour son oncle Lat-Dior. Par respect pour son père, le grand Cheikh différa sa réponse jusqu’à ce que celui qui sera le dernier souverain du Cayor le retrouve dehors assis sur une natte à l’ombre de sa chambre. Refusant humblement la natte que lui offrait le saint homme, Samba Laobé s’assit par terre et tout modeste réitéra sa demande. La réponse du Grand Cheikh fut drastique : ''Il m’est impossible de partir et de laisser ces disciples qui sont venus apprendre les préceptes de la religion…''

C’est que le Cheikh Ahmadou Bamba avait de son époque une vision pessimiste instruite par son observation d’intellectuel imbu d’histoire et de sciences sociales, notamment. La dispute de pouvoir des rois autochtones avait désorganisé le pays et fait le lit de la colonisation : ''Une puissante main étrangère douée d’une habileté supérieure les surprit après qu’ils se furent divisés en factions, que la longue peine et les dissensions eurent détruit leur constance et qu’ils eurent demandé la protection de l’étranger…'' Cette analyse est un pont jeté vers l’avenir que les événements plus récents, au sortir de la domination coloniale confortent. Au pouvoir, à l’opposition et à la remuante société civile prompte à évoquer l’étranger de la méditer.

    

 

 

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