Sale temps pour les libertés en Guinée

Comparée aux juntes de l'AES dont les atrocités sont souvent très médiatisées, la Guinée mène une répression de plus en plus féroce contre les forces sociales et politiques, souvent dans l'indifférence.
« Le recul démocratique est inédit. Même sous le dictateur Sékou Touré, si les gens étaient arrêtés, on savait où ils étaient incarcérés », fulmine ce journaliste, interpellé sur la situation des libertés en Guinée, depuis l'installation de la junte militaire dirigée par Mamadi Doumbouya. Difficile dans ces conditions de parler d'une presse indépendante. Selon notre interlocuteur, il n'y en a tout simplement plus dans le pays. « Plus personne n'ose dénoncer. Même les citoyens ordinaires sur leurs murs Facebook n'osent plus faire de critiques, car tout est surveillé », confie-t-il en soupçonnant de grandes sociétés spécialisées derrière cette vaste machine d'espionnage.
Ces dernières années, l'administration guinéenne s'est fortement militarisée, les renseignements positionnés dans presque toutes les sphères de la vie publique, poussant tout le monde à se méfier de tout le monde. Depuis, la liste des exils, arrestations, kidnappings et autres disparitions forcées ne cesse de s'allonger. Parmi eux : des journalistes, activistes, acteurs de la société civile ou même hommes politiques de premier plan.
Deux figures historiques de l'opposition guinéenne ont ainsi été contraintes de quitter le pays. Il s'agit de Cellou Dalein Diallo et Sidya Touré, leaders respectifs de l'UFDG et l'UFR. Aliou Bah, lui, du parti MoDel n'a pas eu cette chance. Il est en prison depuis décembre 2024, au même titre que plusieurs autres responsables politiques.
Les journalistes n'échappent pas non plus à ces pratiques liberticides en vogue depuis l'arrivée au pouvoir de Doumbouya et de son clan. Parmi les cas les plus emblématiques, il y a Habib Marouane Camara enlevé depuis décembre 2024 et dont le lieu de détention n'est toujours pas connu du public. Même constat pour les activistes Foniké Meingué et Billo Bah.
L'enlèvement des proches : ces nouvelles méthodes de répression
Journaliste d'investigation, Mamoudou Babila Keita vit un calvaire depuis maintenant plus de 10 mois. Traqué par le régime militaire, il a été contraint de fuir la Guinée. Mais c'était sans compter sur la détermination du régime à lui faire payer son engagement. À son absence, l'administration de Doumbouya s'est tout simplement rabattue sur son père âgé de plus de 75 ans. Si l'objectif était d'empêcher le journaliste de poursuivre ses investigations, il a été bien réussi. Depuis lors, Babila s'est enfermé dans un long silence, espérant que cela suffirait à titre de rançon pour la libération de son père.
Las d'attendre cette libération hypothétique, il publie un communiqué pour implorer la junte de libérer son père. « Mon père, Elhadj Adama Keita, est un homme de 76 ans (75 ans au moment de son enlèvement), illettré et sans aucun engagement politique. Un vieillard, un homme de foi dont toute l'existence s'est construite autour du travail, de la famille, de la solidarité, du respect des autres et de l'amour de Dieu. Il n'a jamais recherché le pouvoir ni milité dans un parti politique. Il n'a jamais porté les armes et n'a jamais été connu pour des actes de violence et n'a jamais été condamné. Il est simplement un père », lit-on dans la tribune reçue à enquête.
Pour la famille Keita, la situation est devenue intenable. Nombreuses de leurs questions restent sans réponses. « Où est-il ? A-t-il accès aux soins qu'exige son âge ? Peut-il encore accomplir librement ses prières quotidiennes ? Sait-il où il se trouve et pourquoi il est privé de sa liberté ? Est-il toujours en vie ? Sait-il que nous ne l'avons jamais oublié ? Ou pense-t-il que nous avons renoncé à lui ? », s'interroge le journaliste qui, en tant qu'enquêteur, s'attendait à toutes sortes de représailles mais pas à l'arrestation de membres de sa famille, à fortiori son père de plus de 75 ans : « Je suis un journaliste d'investigation... Je sais que ce métier peut exposer celui qui l'exerce. Mais jamais, je n'aurais imaginé qu'un jour, la souffrance de mon père puisse devenir le prix de mon engagement professionnel. »
Il faut noter que Babila n'est pas le seul dans cette situation. Depuis quelques mois, ceci est devenu une des pratiques les plus viles du régime en place. Pour l'artiste Elie Kamano c'est plusieurs de ses proches dont ses deux enfants qui ont été interpellés et placés dans les liens de la détention. D'autres leaders en exil sont aussi cités en exemple. Et en Guinée, il n'y a presque plus personne pour dénoncer.
Fermeture des médias indépendants
En sus de ces arrestations et autres intimidations, le régime s'est arrangé pour pousser à la fermeture la plupart des grands groupes de presse. Nos interlocuteurs citent les exemples du groupe « Hadafo Médias » de Lamine Guirassy comprenant la radio Espace FM et la télé Espace TV, du groupe de presse « Infos Fréquence Médias » avec la radio FIM FM et le projet de la télé FIM 24, ainsi que du groupe Djoma Médias : Djoma Radio et Djoma TV. « Il y a également le site web du journaliste d'investigation Abdou Latif Diallo qui a été également fermé. Le promoteur est, lui, en exil », renchérit un de nos interlocuteurs.
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RÉGIMES MILITAIRES ET CRITIQUES
L'impossible cohabitation
On parle beaucoup de la violation des libertés au Mali, au Burkina Faso et au Niger ; très peu de la situation en Guinée. Et pourtant, la situation ne semble guère mieux dans ce pays que dans les États du Sahel en proie au péril djihadiste. Selon Jeanne Lagarde, même si les situations ne sont pas identiques, les dynamiques de répression inquiètent. « Le point commun, c'est que la prise du pouvoir par des régimes militaires s'est accompagnée d'un rétrécissement de l'espace civique, d'une pression accrue sur les médias indépendants, et d'une tolérance de plus en plus faible à l'égard de la critique du pouvoir. Un autre point commun est la disparition forcée de journalistes ou d'activistes… révélatrice d'un niveau préoccupant de pression et d'intimidation », a-t-elle expliqué.
Mme Lagarde met toutefois un bémol dans la comparaison. En effet, dans les pays de l'AES, la dégradation de la liberté de la presse est aussi en partie liée au contexte de conflit armé et à la lutte contre les groupes terroristes. « Les méthodes d'intimidation ne sont pas toujours les mêmes (voir notre enquête RSF sur les méthodes d'intimidation de journalistes par une milice numérique au Burkina Faso : Désinformation et raids en ligne contre les journalistes : enquête sur le BIR-C, la milice numérique pro-junte burkinabè). »
L'autre grande différence, c'est qu'en Guinée, il y a encore une société civile qui peut produire de l'information et documenter les atteintes aux libertés. Une tâche de plus en plus difficile et risquée.
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TROIS QUESTIONS À JEANNE LAGARDE (RSF) Responsable plaidoyer du Bureau Afrique subsaharienne de Reporters sans frontières, Jeanne Lagarde décrypte la situation pour EnQuête. Quel est aujourd'hui l'état de la liberté de la presse et de la liberté d'expression en Guinée ? L'étau s'est largement resserré autour de la presse dans le pays depuis l'arrivée au pouvoir de Mamadi Doumbouya après le coup d'État de 2021. En 2025, le pays a enregistré la plus forte baisse du Classement mondial de la liberté de la presse de RSF, reculant de 25 places, de la 78e à la 103e position. Il occupe désormais la 111e place. Cette dégradation se traduit notamment par l'interdiction et la suspension de nombreux médias indépendants, des arrestations et détentions de journalistes, des restrictions récurrentes de l'accès à Internet et aux réseaux sociaux, ainsi qu'une autocensure croissante au sein des rédactions. En mai 2024, quatre radios et deux chaînes de télévision ont notamment été définitivement interdites, entraînant la suppression de centaines d'emplois dans le secteur des médias. La Haute Autorité de la communication (HAC) a par ailleurs multiplié les mesures contre des médias et journalistes critiques du gouvernement. Au moins trois journalistes ont été détenus et une vingtaine arrêtés. Le journaliste Habib Marouane Camara, responsable du site Le Révélateur 224, est porté disparu depuis son enlèvement le 3 décembre 2024. Cet enlèvement, ainsi que celui du père d'un journaliste en exil, a profondément renforcé le climat de peur au sein de la profession. De nombreux journalistes déclarent désormais limiter leur couverture à des contenus factuels et éviter toute analyse ou critique, par crainte de représailles. Peut-on avoir une idée du nombre de journalistes - et éventuellement de leaders d'opinion - en prison ou en exil dans le pays ? La répression a poussé plusieurs journalistes et acteurs de la société civile à l'exil. Si aucun recensement exhaustif ne permet à ce jour d'en établir le nombre, plusieurs cas sont documentés, dont celui de Mamoudou Babila Keita, administrateur du site Inquisiteur.net, contraint de quitter la Guinée en 2024 après une tentative d'enlèvement. Parallèlement, le journaliste Habib Marouane Camara demeure porté disparu depuis décembre 2024. Que sait-on sur le cas de Babila Keita dont le père a été enlevé en raison de ses écrits ? Le cas de Mamoudou Babila Keita illustre particulièrement bien les pressions exercées sur les journalistes d'investigation en Guinée et, désormais, sur leurs proches. Administrateur général du site d'information « L'Inquisiteur », ce journaliste a mené plusieurs enquêtes critiques sur la gestion des ressources publiques et les pratiques de corruption, sous Alpha Condé comme sous le pouvoir actuel. Il fait depuis plusieurs années l'objet de pressions et de sanctions : son média a été coupé en septembre 2023, il a été condamné en 2024 pour diffamation à la suite d'une enquête visant l'ancien ministre de la Justice Alphonse Charles Wright, et son média a été suspendu pendant six mois par la HAC. Après avoir échappé à une tentative d'enlèvement présumée en juillet 2024, il a été contraint de quitter la Guinée et vit depuis en exil. Le dossier a pris une nouvelle dimension avec l'enlèvement de son père, le 29 septembre 2025, à son domicile de N'Zérékoré. Des hommes encagoulés l'ont enlevé et il n'a toujours pas pu retrouver ses proches. Le parquet de N'Zérékoré avait annoncé l'ouverture d'une enquête afin d'identifier et d'interpeller les auteurs, mais, à notre connaissance, aucune avancée significative ni information publique permettant d'établir les responsabilités n'a été communiquée depuis. Depuis cet enlèvement, les activités journalistiques de Babila Keita depuis l'exil se sont par ailleurs réduites. Cette affaire illustre un phénomène particulièrement préoccupant : la pression exercée sur un journaliste peut désormais s'étendre à ses proches, y compris lorsque celui-ci a quitté le territoire… Est-il encore possible de pratiquer le journalisme dans le pays ? Il est difficile pour les médias du pays d'avoir une liberté totale et entière sur leurs écrits, notamment sur des sujets sensibles (comme les sujets mettant en cause les autorités ou les forces de sécurité), sans crainte de représailles. Les interdictions de radios et chaînes de télévisions en 2024, de même que les sanctions de l'organe de régulation des médias, la Haute autorité de la communication (HAC), qui se traduisent notamment par des suspensions, entretiennent un climat de peur. Dans les rédactions, l'autocensure est devenue une pratique courante, poussant de nombreux journalistes à privilégier une couverture factuelle et à renoncer aux éditoriaux, analyses critiques et enquêtes sur les sujets sensibles. La presse guinéenne n'est donc pas totalement réduite au silence, mais son indépendance s'exerce dans un espace fortement contraint. Certains médias, comme « Le Lynx », sont connus pour leur indépendance et leur liberté de ton, mais peuvent aussi rencontrer des difficultés. |
PAR MOR AMAR







