Publié le 25 Sep 2026 - 12:29
A LA DÉCOUVERTE DU GRAFFITI

Un art en quête de reconnaissance

 

De la rue aux festivals, trois graffeurs racontent un métier où la bombe de peinture devient un outil d’expression, de mémoire et de transmission.

 

À Dakar comme dans plusieurs villes du Sénégal, les murs se racontent en couleurs. Ils portent des histoires, des identités, des revendications et parfois des mémoires que les espaces traditionnels d’expression ne donnent pas toujours à voir. Longtemps associé à la culture urbaine et à la rue, le graffiti s’est progressivement imposé dans le paysage artistique sénégalais.

Mais derrière les fresques colorées, il y a des parcours, des apprentissages, des contraintes et une réalité professionnelle encore mal connue. Baba Danso, alias King-Baba, Mandinka Warrior, Dasha'a et Babacar Sadikh Niang, connu sous le nom de Nivng.Pro, racontent un univers où peindre ne suffit pas. Il faut aussi se former, trouver des moyens, décrocher des projets et parvenir à faire reconnaître son art comme un métier.

Du dessin à la bombe

Pour Baba Danso, l'histoire commence tôt. Enfant, il dessine beaucoup et tente de reproduire ce qu'il voit. La découverte du graffiti, notamment à travers les films afro-américains et les réseaux sociaux, lui ouvre un nouvel espace de création. Pour lui, le graffiti est d'abord une manière de s'exprimer librement. « Le graffiti pour moi est un moyen de m'exprimer librement », explique-t-il. Mais son rapport à cette pratique est aussi lié à son histoire personnelle. « Le graffiti est d'abord un art de la rue et moi j'ai grandi dans la rue », souligne-t-il. Le mur devient alors un support particulier : accessible, visible et directement exposé au regard des passants.

Mais cette apparente spontanéité cache un véritable savoir-faire. Une fresque demande de la préparation, de la maîtrise technique, du temps et du matériel. Nivng.Pro en a fait l'apprentissage progressivement. Sa première véritable immersion remonte à 2019, lors du carnaval de Santiaba, à Ziguinchor. Il participe alors à une fresque aux côtés d'artistes comme OB Diéme, King Mow 504, Seika et Disiz. Il ne maîtrise pas encore l'aérosol.

L'année suivante, son parcours prend un nouveau tournant. En 2020, il suit une formation en graffiti dirigée par Alioune Ndiaye, alias Sange 07. Celui-ci lui remet sa première bombe de peinture et lui apprend à la manipuler. Le geste paraît simple. Il ne l'est pas. Il faut apprendre à contrôler le débit de peinture, travailler les contours, maîtriser les couleurs et composer sur de grands supports. Après cette formation, Sange 07 l'invite à Kolda pour la troisième édition du Füladü Urban Fest, en décembre 2020. Puis vient la rencontre avec Docta, qui l'invite au Festigraff en 2021. Les expériences s'enchaînent. Depuis, Nivng.Pro a progressivement fait du graffiti une activité professionnelle. Il participe également à l'organisation du Festigraff comme régisseur chargé du logement et de l'accueil des artistes. Une autre facette d'un métier qui ne se limite donc pas au mur : festivals, ateliers, projets collectifs et organisation culturelle font également partie de l'écosystème.

Un art, un langage, un métier

Pour Nivng.Pro, le graffiti est à la fois un art, un moyen d'expression et un métier. Un art parce qu'il exige de la créativité, de la technique et une maîtrise des couleurs, des formes et de l'espace. Un moyen d'expression parce que le mur devient un langage. Un métier enfin parce que chaque fresque suppose du temps, de la préparation, des recherches, des déplacements et des dépenses en matériel. La création commence bien avant la première projection de peinture. Il faut réfléchir au thème, concevoir le visuel, préparer le support, choisir les produits, transporter le matériel et organiser l'intervention.

Cette dimension économique reste pourtant insuffisamment comprise. Les choix artistiques, eux aussi, racontent quelque chose des artistes. Chez Baba Danso, la culture mandingue occupe une place centrale. Ses œuvres sont pensées autour de sa revalorisation. La fresque devient ainsi un moyen de faire vivre une histoire, une identité et des références culturelles. Nivng.Pro puise, lui, dans la mémoire et l'histoire, mais aussi dans les questions liées à la dignité, à la jeunesse, à la culture africaine et à l'avenir. Il ne cherche pas nécessairement à apporter une réponse au spectateur. Parfois, il préfère poser une question et laisser chacun construire sa propre interprétation. Le mur devient alors un espace de dialogue.

Quand être une femme change le regard

Dans cet univers encore majoritairement masculin, Dasha'a occupe une place particulière. Elle découvre le graffiti grâce à des collègues des Beaux-Arts de Dakar qui l'encouragent à rejoindre cet univers. Elle y voit l'occasion de gagner en expérience et d'apprendre à travailler sur de grands supports dans des délais courts.

Mais son arrivée lui fait aussi découvrir les difficultés auxquelles peuvent être confrontées les femmes dans ce milieu. Elle évoque des expériences où certaines femmes sont minimisées, piétinées ou méprisées, ainsi que des remarques personnelles ou dévalorisantes. Pour autant, elle refuse de réduire son parcours à ces obstacles. Les femmes sont encore peu nombreuses, reconnaît-elle, mais elles ont réussi à prendre leur place et à gagner le respect de leurs collègues et des artistes expérimentés. À travers ses œuvres, Dasha'a cherche à faire voyager le public vers des univers où chacun peut être lui-même. Son style devient un moyen de communiquer avec la population, de transmettre une vision, mais aussi de laisser une place à l'interprétation.

Le prix de la peinture

Derrière les fresques, les difficultés sont très concrètes. Baba Danso évoque le manque de moyens, de matériaux et de ressources financières. Nivng.Pro insiste lui aussi sur la question du financement et de la reconnaissance professionnelle. Une fresque nécessite des bombes de peinture, des outils, des déplacements et parfois un hébergement. Lorsque les projets sont réalisés loin du lieu de résidence de l'artiste, les dépenses augmentent rapidement.

À cela s'ajoute la question de la rémunération. La visibilité d'une œuvre ne signifie pas nécessairement que le public mesure le travail qu'elle représente. La difficulté dépasse même les frontières. Selon Nivng.Pro, des artistes sénégalais sont invités à participer à des événements à l'étranger sans toujours disposer des moyens nécessaires pour effectuer le déplacement.

Frais de voyage et procédures administratives peuvent devenir des obstacles à leur mobilité. D'où son appel à davantage de réciprocité dans les échanges culturels : le Sénégal doit pouvoir accueillir des artistes étrangers, mais aussi permettre à ses propres artistes de circuler. La mobilité devient ainsi un enjeu de professionnalisation.

Des murs pour demain

Malgré ces contraintes, les trois artistes voient des perspectives pour le graffiti sénégalais. Baba Danso estime que la discipline dispose d'un avenir prometteur et relève les efforts entrepris par les acteurs du secteur pour améliorer les conditions de pratique et préparer la relève. Nivng.Pro voit, lui, des débouchés dans plusieurs domaines : culture, tourisme, communication ou encore aménagement urbain. Les murs peuvent devenir des espaces de valorisation du patrimoine et des territoires.

Il plaide pour davantage de résidences, d'ateliers et de festivals, mais aussi pour une meilleure mobilité internationale. Pour les jeunes graffeurs, il rappelle que le métier ne consiste pas seulement à peindre. Il faut aussi construire son identité artistique, gérer ses projets et savoir valoriser son travail. L'artiste insiste également sur les relations entre les différentes générations et les collectifs.

La diversité du graffiti sénégalais peut être une force, à condition que les acteurs parviennent à davantage travailler ensemble et à se soutenir. Dasha'a, de son côté, souhaite voir davantage de femmes rejoindre cet univers. Aux jeunes filles tentées par le graffiti, elle adresse un message simple : croire en elles-mêmes, ne pas se laisser décourager par les propos négatifs et rester concentrées sur leurs objectifs. Au Sénégal, le graffiti poursuit ainsi son chemin entre héritage et modernité. Sur les murs, les artistes ne cherchent pas seulement à faire voir. Ils racontent, questionnent, transmettent et, parfois, obligent à regarder autrement. Et derrière chaque fresque, il y a aussi un métier qui cherche encore pleinement sa place.

Fatou Ba

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